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23/12/2015 01:27 EST | Actualisé 23/12/2016 00:12 EST

Dans la ville tibétaine d'Aba, les immolations se font rares, mais la peur persiste

"Que le dalaï lama vive 10.000 ans!", a crié Adrak lorsque la police l'a arrêté. Le jeune Tibétain a manifesté sa colère en public, mais sans envisager de s'immoler par le feu comme d'autres moines dans le passé, par peur de représailles contre sa famille.

Adrak, moine de vingt ans, brandissait un grand portrait du leader spirituel bouddhiste dans les rues d'Aba, ville tibétaine du Sichuan (ouest de la Chine), appelant haut et fort à un "Tibet libéré".

Quand la police s'est jetée sur lui, l'image du dalaï lama --strictement prohibée par Pékin-- est tombée à terre, et des passants qui avaient encouragé Adrak ont été battus et interpellés, ont raconté à l'AFP des témoins de la scène, survenue en septembre.

Mais le jeune homme n'a pas tenté de s'immoler comme l'ont fait au moins 143 Tibétains depuis 2009, geste désespéré pour dénoncer des politiques répressives à leur encontre, selon l'ONG International Campaign for Tibet (ICT).

Un tiers environ de ces immolations --suivies de la mort le plus souvent-- ont eu lieu dans le district d'Aba. Et parmi elles, 24 ont été le fait de moines ou anciens moines de l'emblématique monastère Kirti, qui compte 3.000 religieux.

Les immolations ont largement laissé place à des manifestations de colère différentes. En cause, une vaste campagne d'intimidation du pouvoir communiste, les autorités menaçant de s'en prendre durement aux proches des candidats au sacrifice, ont expliqué des moines à l'AFP.

"Je peux choisir de détruire ce corps pour mes idées, mais je ne peux pas laisser d'autres en payer le prix. Les moines ne veulent pas mettre leurs familles en danger", confie un religieux de 24 ans, sous un toit doré protégeant des brises hivernales.

- 'Rue des Martyrs' -

Au moins 98 Tibétains ont été arrêtés ou ont "disparu" en raison de leur relations avec une personne s'étant immolée, selon ICT.

Ces représailles font effet: dans l'avenue longeant le monastère Kirti, surnommée la +rue des Martyrs+, sept immolations ont eu lieu en 2015, bien moins que les années précédentes.

Un homme a été condamné à mort après l'immolation de sa femme, accusé du "meurtre" de cette dernière. Un moine a écopé d'une peine de mort avec sursis pour avoir "incité" d'autres à s'immoler.

Une "punition collective" typique du droit chinois traditionnel: "Vous régulez l'ordre en rendant les gens responsables des actions des uns et des autres", observe Robert Barnett, tibétologue à la Columbia University de New York.

Même si la police armée ne garde plus les entrées du monastèrei, Aba reste étroitement contrôlé: l'internet y a été coupé et des barrages policiers cernent la ville où patrouillent des policiers en civil.

Des caméras surveillent la vie du monastère, où les religieux doivent subir des heures quotidiennes de "rééducation politique".

- 'Réincarné en enfer' -

"Plus besoin de s'immoler. Il suffit de manifester et le gouvernement vous fait disparaître", ironise un moine de 21 ans en robe pourpre. "Nous voulons l'égalité, mais nous sommes traités en criminels".

A côté, un moinillon de 11 ans déclare bravement, en anglais: "Nous ne sommes pas Chinois. Nous sommes Tibétains!"

Nombre de Tibétains dénoncent la répression toujours plus dure de leurs traditions par les autorités chinoises, et des discriminations économiques. Le dalaï lama, en exil en Inde depuis 1959, reste la bête noire de Pékin, qui l'accuse de "séparatisme", ce dont l'intéressé se défend.

"Des organisations à l'étranger sont prêtes à sacrifier des innocents pour parvenir à leurs fins. La raréfaction (des immolations) montre qu'elles n'y arriveront pas", a commenté lundi le ministère chinois des Affaires étrangères.

Des responsables locaux, contactés par l'AFP, se sont refusés à tout commentaire.

"L'intensité de l'oppression a augmenté, il n'est plus possible d'empêcher les Tibétains de protester pacifiquement", a assuré par mail à l'AFP Kirti Rinpoche, l'abbé du monastère d'Aba exilé en Inde.

Le climat de défiance reste vif. Des actes de protestation comme celui d'Adrak "arrivent au moins une fois par mois" à Aba. Leurs auteurs encourent deux à quatre ans de prison, selon plusieurs résidents.

"La pression est énorme, on étouffe", commente Tseda, un épicier. "J'ai l'impression d'être mort et de m'être réincarné en enfer".

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