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Comment donner un sens aux attentats de Paris

Pour Lydia Kali, jeune Parisienne, les attentats du 13 novembre ont été un véritable choc. Elle a perdu deux amis. Aujourd'hui, elle tente de comprendre. Enquête l'a suivie pendant trois jours où elle rencontre un survivant, sa grand-mère, un écrivain et une amie juive qui ne se sent plus en sécurité en France. Une véritable quête de contrastes.

D'après un reportage de Georges Amar à Enquête

Lydia a 30 ans. Fille d'immigrants kabyles d'Algérie, elle a été élevée en banlieue parisienne, la 93, rendue célèbre lors des émeutes de 2005. Avec ce qui vient d'arriver, c'est le choc. Les terroristes auraient très bien pu aller à l'école avec elle, voire être des amis.

Déjà, avec les attentats de janvier dernier contre Charlie Hebdo et l'épicerie casher, ainsi que l'affaire Merah à Toulouse en 2012, elle sentait que son pays basculait.

Désormais, quand elle prend le métro, elle se méfie des Maghrébins, un drame pour elle d'en arriver là. Que s'est-il passé? Enquête l'a accompagnée dans sa quête pour tenter de comprendre.

BENOÎT, SURVIVANT DU BATACLAN

Lydia met le cap sur Tours. Elle y retrouve Benoît Werner, musicien dans un groupe de rock. Le soir du 13 novembre, il était au Bataclan avec son jeune frère, qui lui avait offert une place pour voir Eagles of Death Metal. S'il a survécu ce soir-là, d'après lui, c'est parce qu'ils étaient deux.

« On était sur le balcon. Ça commence à pétarader. Clairement, on ne sait pas ce qui se passe. Moi, je pensais à un feu de Bengale au début, une espèce de pétard, un mec qui a fait une mauvaise blague, je n'en sais rien. »

Il réalise vite qu'on tire sur la foule. Il se cache et voit des gens qui se dirigent vers une issue de secours. « Avec mon frère, on se parlait tout le temps. On focalisait l'attention sur nous deux, pour être sûrs d'être ensemble. »

Toujours au balcon, en tentant de s'évader avec son frère, Benoît se retrouve face à face avec l'un des terroristes, qui se révélera être Ismaïl Mostefaï.

« Il y a un terroriste qui arrive, je ne sais pas d'où il est venu, ni comment il est arrivé là. Mon frère était à quatre pattes prêt à partir. Mais [derrière lui], posté à 20 centimètres, debout, il y a le type avec une kalachnikov. »

« Tu l'as vu? », lui demande Lydia. « Non seulement je l'ai vu, mais en plus on a communiqué. Il me dit de fermer la porte, je me souviens très bien de son geste. Je le suppliais de ne pas tirer sur mon frère parce que pour moi, il était là pour abattre les gens qui étaient devant lui. »

Ces jeunes devenus terroristes auraient pu être des copains d'école, remarque Benoît.

Benoît et son frère, avec plus de 50 personnes, ont réussi à s'échapper par le toit et trouver refuge chez un voisin du Bataclan. Pendant plus de 4 heures, ils sont restés cachés, ensemble, en attendant l'intervention du Raid.

Malgré la nuit d'horreur du Bataclan, Benoît remonte sur scène avec son groupe de rock et veut reprendre la vie comme avant. « C'est une question de respect, de se dire qu'on ne va pas se laisser abattre, on va avancer. »

LA GRAND-MÈRE DE LYDIA

Lydia ressent le besoin d'aller voir sa grand-mère, qui pourrait peut-être la réconforter. Elle veut savoir ce que cette femme, arrivée d'Algérie il y a plus de 50 ans, musulmane pratiquante, française, pense de cette soirée du 13 novembre.

« Je n'arrive pas à m'en remettre, lui lance Lydia. J'ai pleuré. Quand j'ai vu ces visages que je connaissais, de Hyacinthe [Koma] ou de Hodda [Saadi] [tués sur la terrasse de La Belle Équipe], je me souvenais d'eux. Le sol s'est dérobé sous mes pieds, c'était trop proche. »

« C'est terrible. Il faut penser aux gens qui sont [morts], les pauvres, poursuit la grand-mère de Lydia. Des fois, quand je vois les mamans qui pleurent leurs enfants, je pleure en même temps qu'elles tellement c'est triste. J'ai des enfants, des petits-enfants qui vivent à Paris, qui travaillent à Paris. On se met à leur place, on imagine qu'il nous arrive un truc comme ça, c'est terrible. »

ÉCRIVAIN AU PRIX GONCOURT

Lydia craint qu'avec les attentats du 13 novembre le racisme s'amplifie. Elle croise dans une gare Tahar Ben Jelloun, cet écrivain au prix Goncourt qui avait publié Le racisme expliqué à ma fille en 1997 et L'Islam expliqué aux enfants en 2002. Il l'aidera peut-être à comprendre.

« Les victimes sont des gens de toutes les couleurs, de toutes les religions, de toutes les confessions. Au mois de janvier [avec Charlie Hebdo], ils se sont attaqués à la liberté d'écrire et de dessiner. Là, ils s'attaquent au mode de vie simple, le sport, le rock, le fait de boire un verre sur une terrasse. C'est la vie. C'est un meurtre contre la vie », dit-il.

« L'origine de tout ça, c'est le système wahhabite, le rite le plus rétrograde, le plus antimusulman et qui gère la société saoudienne et qatarie. L'Arabie saoudite et le Qatar, tout en faisant des affaires avec le monde entier, tout en ayant un comportement conciliant avec la modernité, avec la technologie moderne, pratiquent un islam totalement déconnecté de la réalité d'aujourd'hui, brutal, injuste, qui n'a rien à voir avec le message réel du Prophète. Et les jeunes d'aujourd'hui sont convaincus que l'islam c'est ça », déplore-t-il.

« [Des jeunes] sont happés par une propagande extrêmement bien faite. Arriver quand même à convaincre un jeune de 20 ans, 30 ans à sacrifier sa vie pour aller au paradis... Mais quel paradis? C'est quoi cette histoire? Et pourtant, ils y croient et ils y vont. »

Malgré tout, Tahar Ben Jelloun garde espoir et milite pour l'éducation et le développement d'un esprit critique chez les jeunes, qui passe notamment par l'histoire des religions, selon lui.

« Il faut expliquer aux enfants et les préparer pour qu'ils ne soient jamais l'objet d'une dérive ou d'un détournement de leur itinéraire », dit l'écrivain.

FRANÇAISE DE CONFESSION JUIVE

Lydia a voulu savoir comment se sentait son amie d'enfance, Noémie Douieb, qui vit dans le secteur où se sont produits les attentats. Après les attaques contre Charlie Hebdo et l'épicerie casher en janvier, Noémie avait déjà pris sa décision. En tant que Française de confession juive, elle n'imagine pas élever ses enfants en France.

« [Le 13 novembre] a confirmé des choses, parce que je savais que ça allait se reproduire. En tant que juive française, ça a commencé avant l'Hyper Casher, parce que d'autres événements s'étaient passés. Il y a eu Ilan Halimi [un jeune Français d'origine juive capturé en 2006 dans la région parisienne et torturé à mort], il y a eu [Mohamed] Merah à Toulouse qui a assassiné des enfants en pleine rue », rappelle-t-elle.

Gabrielle, la petite soeur de Noémie, n'a pas peur, contrairement à son aînée.

« Effectivement, il peut se passer quelque chose à n'importe quel moment, mais si on y pense constamment, on ne vit pas. »

Jeune psychologue, elle s'est portée immédiatement volontaire pour participer à la cellule de crise psychologique mise en place à la suite des attentats. Elle a été appelée d'urgence à Saint-Denis le jour de l'assaut de l'immeuble dans lequel se cachaient les présumés terroristes.

« On a attaqué ma ville. Moi, je veux être là pour elle, pour mon pays, je me sens très Française, je n'ai pas envie d'aller vivre ailleurs », dit-elle.

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