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10/12/2015 04:53 EST | Actualisé 10/12/2016 00:12 EST

Série littéraire : héros et antihéros - Zone démilitarisée, de Nicolas Dickner

C'est l'histoire de Justine qui n'arrive pas à s'endormir le soir parce qu'elle pense à la Corée du Nord et à son frère, honni par la famille après avoir troqué les médailles militaires du défunt grand-père pour une console Xbox.

Zone démilitarisée

Lorsqu'elle fait de l'insomnie, Justine pense à la Corée du Nord.

Elle ne sait pas pourquoi.

Un jour sur deux, elle travaille dans une pharmacie. Elle corde sur les rayons des flacons d'ibuprofène et de pseudoéphédrine, des sacs de Cheetos et des bouteilles de shampoing. Elle ramasse des économies pour quitter la maison, retourner aux études. L'atmosphère est morose, depuis le départ de son frère.

Justine ne l'a pas revu depuis un an et demi - depuis, en fait, qu'il a bazardé sur eBay les décorations militaires de leur grand-père André.

La collection comprenait une Croix de Victoria pour abnégation et bravoure, la médaille d'officier de l'Ordre de l'Empire britannique, la médaille de Corée, et une poignée de galons et de médailles d'ancienneté. En excellente condition, rarement portées, rubans d'origine, paiements PayPal acceptés - à qui la chance?

Abnégation et bravoure. À qui la chance.

Justine ne s'habitue pas à la variété de shampoings, de revitalisants, de teintures et de mousses coiffantes qu'on vend en pharmacie. Si on se fie au mètre linéaire de rayon, il existe 30 fois plus de manières de se coiffer que de manières d'avoir mal au crâne.

Elle se tourne et retourne dans son lit. Toutes les positions sont inconfortables.

Elle repense à cette photo de Kim Jong-il et Kim Il-sung inaugurant un stade. Deux psychopathes arborant d'inquiétantes coiffures. Aucun membre de la famille Kim ne semblait doté de cheveux normaux. De telles chevelures cachaient visiblement une condition génétique - ou peut-être simplement une expertise déficiente dans le domaine du revitalisant nord-coréen. Justine se demande s'il existe une ligne de cosmétiques officielle.

Doctrine : l'exfoliant du peuple en marche.

On dit qu'en Corée du Nord, seules certaines coupes de cheveux prédéterminées sont autorisées. Des brigades de jeunesses communistes patrouillent les rues de Pyongyang afin de traquer le toupet subversif et le revitalisant occidental.

Justine n'a jamais connu son grand-père. Elle avait trois ans lorsqu'il est mort. Cancer du poumon. On ne parlait pas de syndrome post-traumatique, à l'époque -mais c'était peut-être aussi un simple cancer du poumon. Vers la fin, il fumait un paquet par jour.

Il avait mérité la Croix de Victoria pour avoir sauvé trois camarades lors de la prise de la colline 355. Il en avait ramené quelques cicatrices, la plupart situées dans des endroits invisibles au commun des mortels. Personne ne connaissait les détails. Il n'avait jamais aimé en parler.

Justine ne sait même pas ce que l'armée canadienne faisait en Corée. C'était la Guerre froide, tout simplement. Une autre époque, une autre variété d'absurdité.

Depuis la fin des combats, en 1953, la Corée du Nord est fermée par l'une des frontières les plus surveillées de la planète, et qui porte le nom assez comique de « Zone coréenne démilitarisée ». De puissants haut-parleurs diffusent de la propagande communiste en continu, et les bêtes sauvages se sont mises à proliférer dans ce corridor idéologique. De temps en temps, un ours saute sur une mine antipersonnel.

Justine a confusément l'impression qu'elle devrait consacrer ses insomnies à penser à son grand-père. Elle ne peut chasser Kim Jong-un de son esprit, ses invraisemblables cheveux dont la moindre ondulation se répercute sans fin sur Twitter, comme une onde de choc.

Elle connaît mieux les cheveux de Kim Jong-un que le visage de son propre grand-père, et elle en éprouve une sorte de honte imprécise.

Un jour, Justine s'en ira d'ici.

Cette pensée la calme un peu, et le sommeil déferle enfin sur elle.

Héros et antihéros est une série littéraire thématique présentée en partenariat avec le Conseil des Arts du Canada.

Nicolas Dickner remporte en 2015 un premier Prix littéraire du gouverneur général (GG) avec Six degrés de liberté, son troisième roman. Nicolas Dickner a commencé sa carrière littéraire de façon fulgurante et la poursuit sous le même mode. Son premier livre, L'encyclopédie du petit cercle, lui a valu le prix Adrienne-Choquette (2001) et le prix Jovette-Bernier (2001). Son premier roman, Nikolski, a remporté les honneurs en 2006 : finaliste au GG, Prix des libraires du Québec, Prix littéraire des collégiens et prix Anne-Hébert. Traduit dans une dizaine de langues, Nikolski a remporté Canada Reads en 2010, et sa traduction anglaise a été primée au GG de 2005. Son deuxième roman, Tarmac, a été traduit dans plusieurs pays. Né à Rivière-du-Loup, Nicolas Dickner vit à Montréal.