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02/12/2015 09:22 EST | Actualisé 02/12/2016 00:12 EST

Nathan Beaulieu ou un bouillon de culture au Centre Bell

BILLET - La vie est pleine de surprises. Vous vous rendez au Centre Bell pour assister au banal 26e match du calendrier entre le Canadien et les excitants Blue Jackets de Columbus. Et trois heures plus tard, en quittant l'édifice, vous avez assez de matériel pour rédiger une thèse sur la fascinante culture de la LNH.

Un texte de Martin Leclerc

Rappelons les faits. Dans la 11e minute de la deuxième période, l'attaquant Nick Foligno sort dangereusement le genou en servant une mise en échec à Tomas Fleischmann du Canadien. Aucun arbitre ne lève le bras pour appeler une pénalité. Outré, Michel Therrien monte sur le banc pour les enguirlander.

Lorsqu'un joueur est victime d'un geste vicieux et susceptible d'entraîner une blessure, la culture de la LNH requiert que l'un de ses coéquipiers se porte à sa défense en jetant les gants contre le fautif. C'est ce qu'a fait Nathan Beaulieu mardi soir.

Mais outre sa bravoure, le pauvre a aussi démontré qu'il ne maîtrisait pas tout à fait les nuances du métier, parce qu'Alexei Emelin avait été expulsé du match et que le CH jouait à ce moment à cinq défenseurs. Quand il ne reste que cinq défenseurs dans la formation et que vous êtes l'un d'eux, vous ne vous battez pas parce que ça place votre équipe dans une situation difficile.

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Durant son combat avec Foligno, Nathan Beaulieu reçoit un percutant crochet de droite au visage et, pendant une fraction de seconde, les lumières s'éteignent et les genoux du jeune défenseur du Canadien fléchissent.

Les 21 288 spectateurs comprennent immédiatement ce qui vient de se produire et la foule, inquiète, s'exclame spontanément. Au même moment, conscients que Beaulieu n'est plus en mesure de se défendre, les juges de lignes s'interposent et stoppent l'altercation.

Si Beaulieu s'était trouvé dans un ring de boxe et que les deux officiels n'avaient pas été présents pour le retenir, il aurait été victime d'une chute au tapis (un knock-down) et non d'un K.-O., comme plusieurs l'ont écrit. S'il s'était trouvé au milieu d'un ring de boxe, Beaulieu aurait certainement été bon pour un compte de huit.

Dans la culture ancienne de la LNH, les joueurs qui se faisaient sonner de la sorte durant un combat se dirigeaient tout droit au banc des pénalités et personne n'intervenait. Aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est exactement ce qui est arrivé mardi soir.

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Selon la nouvelle échelle de valeurs de la LNH, maintenant que la médecine a clairement démontré que les coups à la tête et les commotions cérébrales répétées peuvent avoir des conséquences néfastes sur la santé et la vie d'un athlète, le bien-être du joueur est supposé constituer LA priorité des équipes et de leurs dirigeants.

Mardi soir, toutefois, on a clairement vu qu'il y a des exceptions à la règle et que la nouvelle échelle de valeurs ne s'applique plus quand il ne reste que cinq défenseurs en uniforme et qu'il y a deux points au classement à récolter.

Jusqu'à cette année, les thérapeutes athlétiques des équipes étaient responsables de retirer du match - et de faire évaluer par le médecin - les joueurs présentant des symptômes de perte de conscience, de perte d'équilibre ou des problèmes de coordination. Ceux qui présentaient un regard vide ou absent devaient aussi être isolés et examinés, tout comme ceux qui mettaient du temps à se relever après une mise en échec, ceux qui semblaient désorientés, ceux qui secouaient la tête après un impact et ceux qui présentaient des blessures au visage.

Toutefois, la procédure a changé cette saison. Parce que les thérapeutes font partie de l'équipe et qu'ils sont soumis à l'autorité des entraîneurs qui veulent gagner et amasser des points au classement, la LNH a instauré une nouvelle procédure et désigné des observateurs qui assistent aux matchs et qui ont le pouvoir d'obliger une équipe à sortir un athlète de la patinoire pour le faire évaluer. Les équipes ont aussi le droit de choisir elles-mêmes leur observateur, ce qui est une autre hérésie!

Mardi soir, curieusement, l'observateur de la LNH n'a pas observé la même chose que les 21 288 spectateurs, les 40 joueurs impliqués dans le match et les deux juges de lignes qui ont senti l'urgent besoin de porter secours à Beaulieu.

Et tout aussi curieusement, les thérapeutes athlétiques du CH, qui ne ratent pourtant jamais rien de ce qui se passe sur la patinoire, n'ont pas cru bon de demander aux officiels de rapatrier Nathan Beaulieu au banc des joueurs pour qu'il se fasse évaluer le plus rapidement possible à la clinique.

Il est difficile de ne pas associer cet aveuglement soudain avec le fait qu'il restait neuf minutes à jouer en deuxième et que le Canadien n'avait que cinq défenseurs disponibles...

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Et Michel Therrien dans tout ça? Il était debout sur le banc pour dénoncer le coup de genou dont venait d'être victime Tomas Fleischmann. Mais le knock-down encaissé par Beaulieu ne l'a pas ému.

« Je ne suis pas en contact avec l'observateur de la LNH durant le match. L'observateur parle avec nos thérapeutes et je me fie entièrement à nos thérapeutes. Nathan Beaulieu n'a plus rejoué en deuxième. Il a été examiné entre la deuxième et la troisième et il était correct », s'est défendu l'entraîneur du CH, abasourdi de voir les journalistes insister sur cet incident après la victoire des siens.

Si Beaulieu a été examiné entre les deux périodes, c'est parce que le personnel médical de l'équipe avait vu la même chose que tout le monde. Et si le jeune Beaulieu, qui a subi d'autres commotions dans le passé, n'a pas été examiné sur-le-champ, c'est parce que le déroulement du match a été jugé plus important que sa santé. En 2015! Malgré les preuves scientifiques, malgré les poursuites, malgré les critiques incessantes...

Elle est vraiment très forte la culture de la LNH. C'est à la fois triste et fascinant.