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02/12/2015 17:28 EST | Actualisé 02/12/2016 00:12 EST

Eduardo Cunha, le fauve blessé qui sort ses griffes

Député évangélique ultra-conservateur menacé par le scandale de corruption Petrobras, le président de la Chambre des députés brésilienne Eduardo Cunha, 57 ans, a tiré le premier en déclenchant mercredi une procédure de destitution contre la présidente Dilma Rousseff.

Economiste de formation, cet homme d'affaires de Rio de Janeiro entré sur le tard en politique s'est converti en pire ennemi de la présidente depuis son élection en février à la présidence de la chambre basse du Parlement.

Bien que membre du grand Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB, centre) incontournable allié du Parti des travailleurs (PT, gauche) dans la coalition au pouvoir, il s'est évertué avec succès pendant des mois à barrer la plupart des projets de la présidence au parlement.

Avant d'entrer ouvertement en guerre contre Dilma Rousseff, après sa mise en accusation de corruption et blanchiment au mois d'août par la justice dans le scandale Petrobras, une manoeuvre selon lui orchestrée par la présidence.

Acculé par une procédure devant la commission d'éthique de la Chambre de députés qui pourrait lui coûter son poste et sa précieuse immunité parlementaire, il a abattu son atout maître, mais aussi sa seule et unique carte contre Dilma Rousseff, fidèle à sa réputation de Machiavel brésilien.

- 'Détourner l'attention' -

Au cours des trois derniers mois, Eduardo Cunha a tenu en otage le camp présidentiel et l'opposition.

Usant de sa prérogative de filtrage de toute demande de destitution, il a tenté de marchander sa propre survie avec les deux camps en soufflant le chaud et le froid sur ses intentions, à travers de petites phrases sibyllines lâchées quotidiennement aux journaliste.

"Il est tombé en disgrâce et son meilleur atout restait le lancement d'une procédure d'impeachment pour détourner toute l'attention de son cas à lui", a expliqué à l'AFP l'analyste politique Carlos Pereira de la Fondation Getulio Vargas.

L'opposition de droite l'a longtemps soutenu dans l'espoir qu'il appuierait sur le bouton nucléaire contre Dilma Rousseff. Puis elle s'en est détournée, au fil des révélations de plus en plus embarrassantes sur ses comptes secrets en Suisse et les millions de dollars d'origine suspecte qui les alimentaient.

"Si je fais tomber Dilma, dès le lendemain vous me ferez tomber", avait-il lâché, pas dupe, il y a quelques semaines à l'opposition.

Le camp présidentiel l'a aussi longtemps ménagé. Avant de se résoudre ces derniers jours à le lâcher, quoiqu'il en coûte. Les manifestations "Cunha dehors!" se multipliaient au Brésil. Le camp présidentiel était soupçonné de vouloir pactiser avec le diable.

La position de ce manoeuvrier hors-pair, aux costumes impeccables, cheveux poivre et sel, et lunettes à fine monture métallique était devenu indéfendable.

Leader du PMDB au parlement pendant trois ans, Eduardo Cunha a accédé à la présidence de la Chambre basse après avoir remporté un bras de fer contre Mme Rousseff qui souhaitait y imposer un candidat de son parti.

Marié à une ancienne présentatrice de la puissante TV Globo, il n'a pas tardé à clamer l'indépendance de l'exécutif, et a imposé son rythme au parlement en une année où le géant sud-américain entrait en récession.

- 'Jésus.com' -

Il a usé de tous les artifices en son pouvoir pour faire obstacle aux mesures d'austérité impopulaires du gouvernement, mettant en évidence l'isolement croissant d'une Dilma Rousseff de plus en plus impopulaire.

Mais cet évangélique sulfureux, propriétaire de plus de 150 noms de domaines internet comportant le mot "Jésus", a aussi imposé un agenda ultra-conservateur en faisant voter par exemple la réduction de la majorité pénale de 18 à 16 ans.

Partisan de la création d'un "Jour de la fierté hétérosexuelle", adversaire acharné de l'avortement, il a compté sur le soutien des députés de trois puissants lobbies brésiliens : évangéliques, agro-business et armes à feu, un groupe parlementaire informel et trans-partis baptisé "BBB" pour "Boeuf, Bible et Balles".

Il a souvent été comparé au personnage de Franck Underwood, le vice-président avide de pouvoir, sans scrupule et manipulateur de la série américaine House of Cards. "Lui c'est un voleur, un homosexuel et un assassin. Moi pas", a-t-il rétorqué.

Depuis des semaines, le quotidien O Globo le caricature en sorcier remuant une potion fumante dans un chaudron, depuis le toit du Congrès de Brasilia.

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