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24/11/2015 07:01 EST | Actualisé 24/11/2016 00:12 EST

Pour la justice et la mémoire, les procès de la dictature continueront en Argentine

Un éditorial du journal La Nacion appelant à mettre un terme aux procès des crimes de la dictature (1976-1983) a causé la stupeur en Argentine, ravivant de vieilles blessures, mais le président élu a assuré que le processus continuerait.

En 2003, l'Argentine a entamé un processus judiciaire unique au monde et un travail de mémoire considérable. Des centaines de militaires, policiers ou civils coupables de crimes ont été jugés et emprisonnés, y compris les chefs de la junte militaire, comme le général Videla.

Lundi, un éditorial du journal conservateur La Nacion a réclamé au président élu Mauricio Macri la libération de détenus âgés condamnés pour des crimes durant la dictature à la tête de l'Argentine.

Le texte polémique qualifie de "groupes terroristes" les mouvements de guérilla des années 1970 opposés au régime militaire, les comparant aux responsables des récents attentats de Paris, et estime que "l'élection d'un nouveau gouvernement est un moment propice pour terminer avec les mensonges sur les années 1970".

Récusant toute idée de justice, le texte dénonce "persécutions" et "vengeance" de la part du gouvernement de Nestor (2003-2007) et Cristina Kirchner, qui quittera le pouvoir le 10 décembre.

Lors de sa première conférence de presse, le président libéral Mauricio Macri, qui avait 24 ans à la fin de la dictature, a réagi en disant que le processus judiciaire continuerait. "Je m'y engage", a-t-il assuré.

Deux ans après la fin de la dictature, sous la présidence de Raul Alfonsin, un procès avait envoyé les chefs de la junte en prison, puis des lois d'amnistie avaient été votées, synonymes d'impunité.

Ce n'est qu'en 2003, vingt ans après la fin de la dictature, que le président Nestor Kirchner a abrogé les lois d'amnistie et permis à la justice de reprendre les procédures judiciaires.

- Processus 'cité en exemple' -

L'emblématique présidente de l'ONG des Grands-Mères de la Place de Mai, Estela Carlotto, s'est insurgée. "Ceux qui ont commis des délits doivent payer, insiste-t-elle. Ce sont des personnes dangereuses, des gens qui n'expriment aucun regret, qui n'avouent pas".

Les salariés de La Nacion ont pris leurs distances et "répudié l'éditorial contre les procès pour crime contre l'humanité".

Pour Eduardo Anguita, écrivain d'ouvrages de référence sur la dictature, les procès doivent se poursuivre malgré toutes les tentatives de "discréditer" un processus "cité en exemple et étudié dans de nombreuses universités dans le monde".

La dictature est un thème sensible en Argentine, où les Mères et Grands-Mères de la place de Mai ne baissent pas la garde. Tous les jeudi depuis 1977, elles manifestent sur la place de Mai, devant le palais présidentiel et la cathédrale, pour exiger la vérité sur leurs enfants ou petits-enfants disparus.

Pour Nora Cortiñas, 85 ans, une des Mères de la place de Mai, "les procès, on les a obtenus de haute lutte, en manifestant des années et des années, et on a obtenu des condamnations".

Selon les ONG, 30.000 personnes sont portées disparues et 500 enfants de militants exécutés ont été confiés en adoption à des familles liées au régime militaire.

Pour le prix Nobel de la paix Adolfo Perez Esquivel, le processus est irréversible. "Nous attendons encore de nombreuses réponses sur les disparus et sur les enfants, rappelle-t-il. Recourir à la justice est un droit qu'on ne peut retirer à aucun citoyen. Malheureusement, il existe des nostalgiques. Nous ne sommes pas disposés à faire un seul pas en arrière."

ap/alc