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24/11/2015 09:19 EST | Actualisé 24/11/2016 00:12 EST

Etat d'urgence en France: résultats mitigés et crainte de dérapages

Instauré au lendemain des attentats du 13 novembre à Paris, l'état d'urgence est plébiscité par les Français dont la vie quotidienne s'en trouve peu perturbée, cependant ses effets sur la lutte contre le terrorisme semblent pour l'heure limités et certains dénoncent des dérapages.

Contrôles policiers renforcés, interdictions de manifester à Paris, la quasi-totalité des Français (94%) approuve ces mesures restrictives de liberté dont l'effet le plus spectaculaire est l'annulation de marches prévues par des ONG dans la capitale française pendant la conférence de l'ONU sur le climat COP21 qui débute le 30 novembre.

La police est intervenue dimanche contre quelques centaines de personnes qui avaient bravé l'interdiction pour manifester leur soutien aux migrants et leur opposition à l'état d'urgence. Cinquante-huit d'entre elles ont été signalés lundi à la justice.

Adopté à la quasi-unanimité des parlementaires, et en vigueur jusqu'au 26 février 2016, l'état d'urgence permet aussi de procéder à des perquisitions administratives, sans mandat judiciaire, d'assigner à résidence des personnes "dont l'activité est dangereuse", ou de fermer des salles accueillant du public, comme des salles de spectacle ou des lieux de culte.

Le ministre français de l'Intérieur Bernard Cazeneuve a fait état mardi de 1.233 perquisitions en dix jours, qui ont donné lieu à la saisie de 230 armes et à l'interpellation de 165 personnes, tandis que 266 personnes ont été assignées à résidence.

Ces perquisitions ont visé particulièrement les milieux salafistes soupçonnés d'être le terreau du jihadisme: Ainsi Olivier Corel, 69 ans, un imam salafiste mentor présumé de plusieurs jihadistes dont Mohamed Merah (tueur de trois policiers et quatre juifs au printemps 2011 dans le sud-ouest de la France) et Fabien Clain (dont la voix a été identifiée sur la revendication des attentats du 13 novembre par le groupe Etat islamique). Surnommé "l'émir blanc", il a été placé en garde à vue mardi soir.

"L'état d'urgence nous donne un cadre juridique", explique à l'AFP Isabelle Troulard, du syndicat des officiers de police synergie-officiers. "Cela permet de cibler des personnes pour lesquelles on avait des interrogations".

- Blog contre d'éventuels abus -

Mais la police a parfois visé large: après la saisie d'armes de guerre à Argentan (nord-ouest), un tribunal de cette localité a condamné lundi leur propriétaire, un jeune homme de 24 ans, à 15 mois de prison dont huit fermes, mais les faits sont "sans lien avec le terrorisme", selon la justice. A Grenoble (est), un peintre de 32 ans a aussi vu la police faire irruption chez lui en défonçant la porte. Détenteur d'un pistolet, il a été condamné à huit mois de prison avec sursis.

Les médias se font aussi l'écho de perquisitions musclées. Le journal Le Monde, vidéo à l'appui, rapporte l'intervention brutale de la police dans un restaurant de Saint-Ouen l'Aumône (nord-ouest de Paris) samedi soir, sous l'oeil terrorisé de clients. La police est repartie sans avoir rien trouvé.

Le Conseil français du culte musulman s'est aussi inquiété auprès du ministre de l'Intérieur de "perquisitions musclées" dans certaines mosquées. "Nous ne sommes pas contre l'état d'urgence, mais il faut que cela se passe dans le respect de la loi", a déclaré à l'AFP Abdallah Zekri, membre du Conseil français du culte musulman.

Le Monde a lancé mardi un blog intitulé "observons l'état d'urgence" pour suivre son application et signaler ses éventuels abus.

Volonté de "faire du chiffre", "gesticulation", "affichage": cette procédure exceptionnelle de l'état d'urgence ne fait pas l'unanimité parmi les magistrats et policiers.

"C'est une réponse uniquement politique destinée à rassurer la population à la veille des élections", estime sous couvert de l'anonymat un fonctionnaire du renseignement, alors que des élections régionales auront lieu les 29 novembre et 13 décembre.

L'état d'urgence a d'emblée suscité les réticences des défenseurs des droits de l'homme. "Heureusement qu'on a une séparation des pouvoirs solides en France, avec des garde-fou (...), mais il y a une prise de risques", a averti le juriste Serge Slama.

"Une société où il n'y a plus de liberté fondamentale, c'est la société dont les terroristes rêvent", estime Françoise Dumont, de la Ligue des droits de l'Homme.

Devant l'Assemblée nationale mardi, Bernard Cazeneuve a défendu "l'efficacité" de ce régime d'exception, assurant qu'il "n'accepterait aucun manquement" aux principes de l'Etat de droit.

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