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20/11/2015 21:39 EST | Actualisé 20/11/2016 00:12 EST

Derrière une nouvelle vague de manifestations pro-Biafra, le sentiment d'exclusion des Igbo

Près de 50 ans après la guerre civile qui y a fait un million de morts, une nouvelle vague de manifestations revendiquant la création d'un Etat indépendant au Biafra déferle sur le Nigeria.

Pauvreté, injustice, marginalisation de l'ethnie igbo majoritaire dans cette région du sud-est: on discerne derrière ce regain de tension les mêmes griefs qui ont conduit à la déclaration d'indépendance unilatérale de la République du Biafra par le général Emeka Odumegwu Ojukwu en 1967.

La sécession, sept ans après l'indépendance du Nigeria, avait débouché sur un conflit féroce de trois ans (1967-70) et la mort d'environ un million de personnes, beaucoup ayant succombé à la maladie et à la famine.

Plusieurs manifestations ont eu lieu ces dernières semaines dans cette région déshéritée après l'arrestation en octobre d'un leader indépendantiste.

Nnamdi Kanu, qui a lancé Radio Biafra en juillet, est accusé de "conspiration" - le gouvernement qualifiant sa station de "radio pirate séditieuse" - et doit comparaître lundi devant un tribunal.

Les manifestants, dont certains brandissaient son portrait, des pancartes proclamant "le Biafra ou la mort" ou le drapeau biafrais, réclament sa libération et la création d'un Etat indépendant pour les Igbo une des trois grandes ethnies du Nigeria.

- 'Réprimer l'insurrection' -

Fondateur de l'Organisation du Peuple indigène du Biafra (IPOB), M. Kanu est devenu le nouveau visage de la lutte.

Auparavant, les indépendantistes se retrouvaient surtout dans le Mouvement pour la réalisation de l'Etat souverain du Biafra (MASSOB), fondé en 1999 par Ralph Uwazurike.

Mais suite à des des querelles internes, une faction du MASSOB, dirigée par Uchenna Madu, ancien porte-parole du Mouvement, a rejoint l'IPOB de M. Kanu.

Selon M. Madu, les manifestants avaient prévu cette semaine le blocage symbolique d'un pont sur le Niger à Onitsha "pour obliger le gouvernement à libérer Kanu et le Nigeria à nous donner la liberté". Mais l'idée a été abandonnée après les avertissements des services de sécurité.

Ce pont stratégique, reliant le Pays des Igbo avec le reste du Nigeria, a été un champ de bataille clé pendant la guerre civile et marquait la frontière de fait de la "République du Biafra".

Anayochukwu Okpara, coordinateur de l'IPOB à Aba, centre économique de l'Etat d'Abia, a affirmé que l'intimidation, le harcèlement, l'arrestation et la détention n'arrêteraient pas leur lutte.

"Nous allons intensifier les campagnes non-violentes pour réclamer la liberté au Nigeria. Nous sommes biafrais. Ce mariage forcé devrait être dissout," a-t-il déclaré.

L'armée nigériane a promis de "réprimer l'insurrection et d'aider les autorités civiles à rétablir l'ordre lorsqu'elle est appelée à le faire".

Tout en condamnant les manifestations, des gouverneurs du Sud-Est à majorité chrétienne ont noté qu'elles avaient refait surface avec l'arrivée au pouvoir en début d'année du président Muhammadu Buhari, un musulman du nord.

La méfiance à l'égard du Nord reste vive dans le Sud-est après les massacres dont ont été victimes des Igbo dans les années 1960 dans le Nord majoritairement musulman.

Les revendications indépendantistes n'y font pas l'unanimité pour autant.

- 'Un peuple vaincu' -

Pour Chuks Ibegbu, membre du groupe de lobbying Réseau d'information Igbo (Igbo Information Network), l'agitation actuelle dessert la cause des Igbo.

"Certains groupes utilisent notre triste passé pour essayer de nous mener vers une autre guerre civile, évitable", estime-t-il.

Mais pour d'autres, comme Patrick Odife, 60 ans, commerçant de textile à Onitsha, "la flamme du Biafra brûle à nouveau parce que rien n'a changé depuis la guerre civile".

"La jeune génération est pleine d'amertume" à l'encontre du Nigeria, dont elle croit le système "biaisé contre eux, dans la politique l'éducation et l'infrastructure sociale," affirme-t-il.

La plupart des manifestants n'étaient pas nés pendant la guerre civile mais le sentiment d'injustice s'est transmis d'une génération à l'autre.

"Le Sud-est a été négligé par les gouvernements successifs en matière de routes, d'hôpitaux, de ports et d'emplois", soutient un militant, Chukwuemeka Ezeobika.

Il ajoute que de nombreux Igbos ont été contraints d'abandonner leurs biens pendant la guerre civile et n'ont pas pu les récupérer, ce qui entretient l'amertume.

Dans la ville d'Aba, un homme d'affaires, Ndubusi Ikemefuna, tient un discours alarmiste.

"L'insurrection de Boko Haram sera un jeu d'enfant par rapport à l'ampleur de la violence ethnique qui va consommer le Nigeria" si tous les citoyens de ce pays traversé par de profondes divisions ethniques et religieuses ne sont pas traités équitablement, avertit-il.

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