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11/11/2015 06:40 EST | Actualisé 11/11/2015 06:41 EST

Le Burundi va-t-il sombrer dans le chaos? 4 questions pour comprendre

Les violences se poursuivent sans relâche au Burundi depuis six mois. Plus de 240 personnes ont été tuées et 200 000 se sont réfugiées dans les pays voisins. La communauté internationale est de plus en plus inquiète. Doit-on craindre une escalade?

1. Quelle est la situation sur le terrain?

« Nous vivons avec la peur au ventre », affirme Jean, un journaliste burundais joint à Bujumbura, la capitale, et qui tient à garder l'anonymat pour des raisons de sécurité. « Chaque nuit, il y a des coups de feu et des batailles rangées, et le matin, la découverte effroyable des cadavres qui jonchent les rues. »

« Une situation de non-droit effrayante est en train de s'installer, dont certaines autorités semblent profiter pour justifier une répression brutale », affirme Human Rights Watch.

Le haut commissaire aux droits de l'homme de l'ONU, Zeid Ra'ad al-Hussein, a dénoncé « des exécutions extrajudiciaires », « y compris de multiples assassinats politiques présumés », des arrestations et des détentions arbitraires « visant des membres de l'opposition, des journalistes, des défenseurs des droits de l'homme et leurs familles, des personnes assistant aux funérailles de ceux qui ont été tués et des habitants de quartiers perçus comme soutenant l'opposition. »

« Les personnes qui expriment des opinions qui divergent de celles du gouvernement continuent de vivre dans un climat de peur intense et le spectre d'une plus grande effusion de sang pousse des citoyens burundais ordinaires à quitter leur foyer. »

— Zeid Ra'ad al-Hussein, haut commissaire aux droits de l'homme de l'ONU

Le militant des droits de la personne Pierre-Claver Mbonimpa a notamment été victime d'une tentative d'assassinat au mois d'août. Au cours des dernières semaines, son fils et son gendre ont été tués. En octobre, un journaliste de la radio-télévision nationale burundaise (RTNB), Christophe Nkezabahizi, a été tué avec sa femme et deux de ses enfants, une fille de 16 ans et un garçon de 14 ans, lors d'une intervention policière de la police dans un quartier d'opposants de Bujumbura.

La situation est plus calme dans les campagnes, où les policiers et les jeunes miliciens font la loi. Cependant, ce n'est qu'un « semblant de paix », soutient Jean, puisque c'est de là que proviennent la plupart des personnes réfugiées dans les pays voisins.

2. Pourquoi cet embrasement?

Les tensions ont commencé après la décision du président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat, alors que la Constitution le lui interdit. Cette annonce, survenue à la fin avril, a provoqué les premières manifestations, durement réprimées.

Une tentative de coup d'État, au mois de mai, a provoqué un durcissement du pouvoir. Depuis, les opposants dénoncent des assassinats ciblés. Le gouvernement soutient plutôt faire face à des terroristes et à des rebelles armés par les pays voisins.

Pierre Nkurunziza a été réélu avec 69,41 % des voix le 21 juillet dernier.

3. Est-ce qu'il pourrait y avoir un génocide?

Plusieurs observateurs s'inquiètent d'un clivage ethnique qui n'est pas sans rappeler le génocide au Rwanda, en 1994, lorsque 800 000 personnes, dont une majorité de Tutsis, ont été tuées.

Les Hutus et les Tutsis sont aussi les deux principales ethnies au Burundi. En 1972, quelque 120 000 Hutus avaient été tués, un massacre qualifié par certains de génocide.

Le président du Sénat, Révérien Ndikuriyo, a récemment déclaré que les policiers se préparaient à « travailler ».

« Si vous entendez le signal avec une consigne que ça doit se terminer, les émotions et les pleurs n'auront plus de place! [...] Le jour où l'on dira « travaillez », vous verrez la différence! »

— Révérien Ndikuriyo, le président du Sénat burundais

Il a invité les chefs de quartier à identifier « les éléments qui ne sont pas en ordre » et de les dénoncer à la police pour qu'elle s'occupe de leur cas.

Pour sa part, le président Nkurunziza a fixé un ultimatum aux opposants pour qu'ils rendent toutes leurs armes, avertissant ceux qui ne le respecteraient pas qu'ils seraient traités comme des « ennemis de la nation ». Tout en promettant l'amnistie à ceux qui le feraient, le président a prévenu que la police serait autorisée à user « de tous les moyens » pour désarmer les quartiers contestataires.

Ce langage rappelle à plusieurs de mauvais souvenirs du génocide rwandais.

« Il y a des mots que, quand tu les sors, ça fait très peur à la population », soutient Jean. « Après ces discours, il y a des quartiers de l'opposition qui se sont vidés. »

Cependant, il ne croit pas que les violences visent une ethnie en particulier. Il souligne qu'on trouve des Tutsis et des Hutus autant dans le camp du président Nkurunziza que dans celui de ses opposants. Par contre, le risque d'un massacre est bien réel.

« Si rien n'est fait, on risque de sombrer dans une guerre totale. Les gens armés dans la capitale se renforcent, deviennent de plus en plus organisés et l'État devient de plus en plus violent, avec de plus en plus de moyens pour les traquer. »

— Jean, journaliste à Bujumbura

Le gouvernement du Burundi tente de calmer ces craintes. Le chef des communications présidentielles, Willy Nyamitwe, a déclaré à l'AFP qu'« il n'y aura pas de guerre ni de génocide ». Selon lui, les forces de sécurité s'opposent à des actes de terrorisme.

4. Que fait la communauté internationale?

Le Conseil de sécurité de l'ONU s'est réuni le 9 novembre pour débattre de la situation au Burundi. La France a présenté un projet de résolution qui menace de sanctions les auteurs de violences. « Nous sommes très inquiets par ce que nous voyons au Burundi, cet accroissement de violences politiques et ce discours de haine dans une région où c'est particulièrement inquiétant », a déclaré l'ambassadeur adjoint, Alexis Lamek.

L'ambassadeur britannique a lui aussi plaidé pour des mesures fortes, afin d'empêcher le pays de sombrer dans un génocide.

Le ministre des Relations extérieures du Burundi, Alain Aimé Nyamitwe, a cependant minimisé« les quelques cas de criminalité qui visent à attirer l'attention de la communauté internationale » et soutenu que son pays « ne brûlait pas ».

Si l'effort des grandes puissances est appréciable, la solution devrait néanmoins venir des pays voisins, croit Jean, journaliste burundais joint à Bujumbura. « La Communauté d'Afrique de l'Est laisse faire depuis des mois », soutient-il. « On n'a jamais vu une déclaration de la sous-région condamnant la répression. »

Selon lui, les chefs d'État des pays voisins ont des intérêts contradictoires et peinent à trouver une position commune. Alors que le Rwanda est opposé au président Nkurunziza, la Tanzanie en est très proche. Pourtant, pense-t-il, ils devraient être très actifs dans ce dossier puisque la déstabilisation les guette eux aussi. « Si une guerre civile éclate au Burundi, à coup sûr ça touche le Rwanda, le Congo, et les autres pays avec l'afflux de réfugiés », affirme Jean.

Le haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme s'inquiète lui aussi, des risques d'un conflit régional.

« Les pertes de vies, l'effondrement économique, la faim croissante et les déplacements à grande échelle qui en résultent ne menacent pas seulement la paix et la stabilité du pays, mais aussi toute la région. »

— Zeid Ra'ad al-Hussein, haut commissaire de l'ONU aux droits de l'homme