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11/11/2015 03:14 EST | Actualisé 11/11/2016 00:12 EST

Autour de Suu Kyi, vieille garde et timide génération montante

Thet Thet Khine incarne une nouvelle génération au sein de la formation d'Aung San Suu Kyi: élue députée lors des élections de dimanche en Birmanie, elle croit en la capacité du parti à évoluer, même si la vieille garde reste aux commandes.

Recevant l'AFP dans sa villa luxueuse du centre de Rangoun, cette élégante femme d'affaires à la tête d'une chaîne de bijouteries coupe court aux critiques jugeant son parti figé, dirigé par une vieille garde si marquée par des décennies de lutte contre la junte qu'elle en aurait oublié de s'adapter à la Birmanie moderne.

"Nous avons désormais beaucoup de médecins, d'ingénieurs. Des gens avec des profils divers, travailleurs humanitaires ou fonctionnaires", assure-t-elle, une broche de pierres précieuses piquée au col d'une robe traditionnelle gris perle.

Mais les figures de proue de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), outre Aung San Suu Kyi qui a 70 ans, demeurent ses vieux compagnons de lutte des origines du parti fondé en 1988.

Au premier rang, Tin Oo, 88 ans, dont la rumeur dit qu'il pourrait être la doublure d'Aung San Suu Kyi au poste de président en 2016, elle-même ne pouvant occuper la fonction suprême, selon la Constitution héritée de la junte.

Des quadragénaires comme Thet Thet Khine ont bien été élus députés, mais Aung San Suu Kyi est critiquée pour sa conception dirigiste et rigide du pouvoir.

En 1988, Thet Thet Khine était une jeune étudiante en médecine engagée dans le mouvement de révolte populaire contre la junte tenant alors le pays d'une main de fer.

Le souvenir des milliers de morts de la répression marque encore profondément la société, donnant encore aujourd'hui un statut à part à la LND. 1988 marque la naissance d'un parti mais aussi celle du mythe Aung San Suu Kyi, revenue cette année-là en Birmanie.

"Aung San Suu Kyi a grandi à l'étranger. Ce sont des gens comme elle qui peuvent changer le système", croit Thet Thet Khine.

Cette militante de la première heure est fière d'avoir repris des études de management sur le tard, à Singapour et aux Etats-Unis. Ses diplômes, gravés dans des plaques dorées, trônent en bonne place dans son salon. En 2005, elle a même participé à un programme de formation au "leadership" du département d'Etat américain.

- Eventail de compétences -

"En 1988, nous étions des étudiants, nous organisions des manifestations... Maintenant j'ai tout un éventail de compétences", explique la députée, pour qui "l'économie, l'éducation et la santé" sont les priorités.

Celle qui n'a finalement jamais exercé comme médecin rêve aujourd'hui de mettre à profit son expérience de femme d'affaires.

Sa villa se trouve à deux pas du siège de la LND. Ici, pas d'ordinateurs, mais un kiosque vendant des T-shirts "I love Mother Suu". L'ambiance rappelle celle d'un QG de petit parti d'extrême gauche en Europe, loin de l'organisation lissée des partis institutionnels occidentaux.

Car si la LND a fait une entrée fracassante au Parlement en 2012, elle reste encore largement ancrée dans son passé dissident.

Parmi ceux venus acheter le journal du parti, Aung Aung, jeune commerçant, se dit "certain que mère Suu pourra former un nouveau gouvernement" et répondra aux attentes immenses placées en elle.

"La passation de pouvoir entre l'administration actuelle et la prochaine sera délicate mais pas impossible", explique Nyantha Maw Lin, directeur du groupe de réflexion Vriens and Partners à Rangoun, plutôt optimiste pour la "période d'apprentissage" à venir.

A la construction de routes et la rénovation des hôpitaux, s'ajoutent des dossiers brûlants, tels les conflits ethniques armés dans le nord ou le sort des centaines de milliers de musulmans rohingyas, objets de la haine de bouddhistes extrémistes.

Avec trois ans d'opposition parlementaire derrière elle, Aung San Suu Kyi s'est déjà transformée en politicienne pragmatique, ce qui lui a valu d'être critiquée à l'étranger, notamment pour sa discrétion sur la question de la minorité musulmane.

Des talents de négociatrice lui seront nécessaires pour tenter de faire évoluer l'armée, dont l'influence ne va pas disparaître d'un coup, le chef de l'armée continuant à contrôler les ministères clefs de la Défense et de l'Intérieur.

dth/jac/pt