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09/11/2015 22:35 EST | Actualisé 09/11/2016 00:12 EST

La Nobel de littérature Svetlana Alexievitch met en garde contre le nationalisme russe

"Ce dont nous avons le plus peur, c'est du nationalisme russe": l'auteur bélarusse Svetlana Alexievitch, grande voix des sans voix, met en garde l'Europe, dans un entretien avec l'AFP, avant de recevoir son Nobel de littérature en décembre à Stockholm.

L'écrivain russophone qui donne la parole aux témoins ignorés des grandes tragédies soviétiques de la fin du siècle dernier (Seconde guerre mondiale, guerre en Afghanistan, catastrophe de Tchernobyl, éclatement de l'URSS...), n'a aucune nostalgie de cette époque mais ne se satisfait pas du présent.

Au Bélarus, où elle réside une partie de l'année, "des gens m'embrassent, veulent prendre des photos avec moi", depuis l'attribution du Nobel le 8 octobre. Mais pour l'autoritaire président Alexandre Loukachenko "tout reste comme avant", se désole l'auteur de "La fin de l'homme rouge".

"Loukachenko a tout de suite déclaré que je voulais salir le peuple russe", dit-elle d'une voix posée.

La Russie et le Bélarus sont-ils condamnés à vivre sous un régime autoritaire après avoir subi près d'un siècle de communisme? "Ca n'avance pas très vite, vraiment pas très vite", reconnaît Svetlana Alexievitch, 67 ans.

"Dans les années 1990, quand on a lancé la Perestroïka nous avons espéré que (la démocratie) serait mise en oeuvre rapidement". "Mais nous avons été romantiques, naïfs", s'empresse-t-elle d'ajouter. "L'homme ne peut pas devenir libre si rapidement. Il était dans un camp et le lendemain il devient libre. Non! Nous avons compris que cela prendrait du temps. Cela aura lieu, mais pas rapidement", affirme l'écrivaine.

En attendant, constate-t-elle, le président russe Vladimir Poutine est adulé par une partie de la population russe, notamment par les jeunes. Svetlana Alexievitch se dit "effrayée" par "la renaissance du nationalisme russe".

- Les sanctions confortent les dictateurs -

"Nous savons que tout nationalisme mène au fascisme. C'est le plus dangereux. Et nous espérons que peut-être nous arriverons à l'éviter. Mais il est difficile de prédire quoi que ce soit", dit-elle.

L'auteur de "La supplication", livre de témoignages poignants sur la catastrophe de la centrale nucléaire de Tchernobyl, n'est pas certaine que la politique de sanctions mise en place par les Européens depuis l'annexion de la Crimée par la Russie soit efficace.

"J'ai voyagé en Sibérie et après j'ai fait un tour au Bélarus. Et j'ai été très étonnée par l'effet produit par les sanctions", dit-elle. "D'un côté, les sanctions frappent l'économie et nuisent à la puissance de la dictature. Mais de l'autre côté, ils aident à unir le peuple. Ils créent l'image de l'ennemi: l'Europe est un ennemi, les Etats-Unis sont un ennemi et le résultat c'est que la nation est rassemblée autour d'un leader, autour d'un dictateur", souligne-t-elle.

"Je n'ai pas trouvé la réponse à la question de savoir ce qu'il faut faire", ajoute l'écrivain.

"Si l'Ukraine arrive à se relever et devient effectivement un pays libre, alors ce sera le meilleur argument pour les gens" aujourd'hui aveuglés par le nationalisme, veut-elle croire.

Concernant son travail, Svetlana Alexievitch affirme que sa vaste fresque soviétique est désormais achevée. L'écrivain affirme avoir entamé un nouveau cycle "consacré à l'amour".

Comme pour les précédents livres, il s'agira d'écouter et de retranscrire des centaines de témoignages d'anonymes. "Cela prend du temps", dit en souriant l'écrivain. Elle met entre sept et dix ans pour rédiger chaque ouvrage. Son éditeur français, Michel Parfenov qui la connait depuis longtemps, s'étonne encore de la facilité avec laquelle elle peut parler aux simples gens qui se confient à elle d'une façon incroyablement intime.

"Il faut se libérer de la banalité", explique Svetlana Alexievitch. "Ca ne m'intéresse pas d'écrire ou d'entendre ce qu'on peut lire dans les autres livres".

aje/fmi/bpi/at