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10/11/2015 08:38 EST | Actualisé 10/11/2016 00:12 EST

Kenya: un journaliste arrêté pour un article sur la corruption, pressé de révéler ses sources

Un journaliste kényan, auteur d'un article sur des paiements suspects effectués par le ministère de l'Intérieur, a été placé en garde à vue mardi durant plusieurs heures et sommé de révéler ses sources, avant d'être libéré en début de soirée, selon l'intéressé et son journal.

"Le rédacteur en chef du service politique du Daily Nation, John Ngirachu, a été arrêté au Parlement à Nairobi, pour avoir écrit sur des marchés passés par le ministère de l'Intérieur", a annoncé le quotidien Daily Nation sur son site internet.

"Il a été libéré du siège de la Direction des enquêtes criminelles, après avoir enregistré une déposition, en présence de ses deux avocats", selon une mise à jour du site en début de soirée, qui ne précise pas la teneur de la déposition.

Durant sa garde à vue, le journaliste avait indiqué à des confrères avoir été pressé de rédiger un document révélant l'origine de ses informations, ce qu'il avait refusé.

Peu après son arrestation, le ministre de l'Intérieur Joseph Nkaissery avait indiqué à la presse que le journaliste serait "relâché quand il aurait révélé ses sources". Selon le Nation, l'article est basé sur des comptes-rendus du Comité des Finances publiques de l'Assemblée nationale.

"Il doit révéler l'origine de ses informations, car elles sont fausses", a lancé M. Nkaissery, "cette culture de gens qui disent n'importe quoi sans étayer leurs affirmations doit cesser".

Dans l'article qui lui est reproché, le journaliste cite une lettre du Contrôleur général des finances publiques, lue devant le Comité et demandant au ministère de l'Intérieur les documents justificatifs de dépenses d'un montant de 3,8 milliards de shillings (environ 34 millions d'euros), effectuées en un seul jour le 30 juin pour l'achat d'armes, de véhicules et des réparations d'hélicoptères.

Le ministre a dénoncé "une campagne destinée à détruire le gouvernement (...), habillée d'arguments prétendument contre la corruption mais qui prennent de plus en plus la forme d'une entreprise plus vaste de sabotage économique".

Le Conseil kényan des médias (MCK), organe de régulation du secteur a "condamné l'arrestation de John Ngirachu (...) totalement contraire à l'esprit de la liberté de la presse".

Le MCK s'est dit "inquiet du nombre croissant de journalistes menacés et harcelés dans le cadre de leurs fonctions au Kenya" et a rappelé que "les libertés de la presse et d'expression sont gravées dans la Constitution".

Le Syndicat des journalistes du Kenya (KUJ) a dénoncé un "autre triste jour pour les médias, sur fond de poursuite des attaques contre les journalistes et de violation de la Constitution par le gouvernement" actuel.

"Il est honteux d'arrêter des journalistes dans le seul but de les intimider pour les empêcher d'écrire sur la corruption effrénée au sein du gouvernement", poursuit le syndicat, estimant que "forcer les journalistes à révéler les sources de leurs informations n'est pas acceptable dans un pays démocratique comme le Kenya".

L'Assemblée nationale a voté mi-octobre une loi - qui doit encore être adoptée par le Sénat - prévoyant de sévères peines contre les journalistes "diffamant" le Parlement. Le Kenya avait déjà adopté fin 2013 deux lois sur la presse jugées liberticide par leurs adversaires et qui font toujours l'objet d'un recours devant la Cour suprême.

Le Kenya est classé à la 100e place sur 180 par Reporters sans frontières. Le régime actuel est perçu par les médias comme extrêmement hostile à leur égard, dans un pays où la liberté d'expression est pourtant plutôt bien ancrée.

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