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07/11/2015 19:20 EST | Actualisé 07/11/2016 00:12 EST

Suu Kyi, du sacrifice de sa vie privée aux marches du pouvoir

Lors des dernières élections libres en Birmanie, Aung San Suu Kyi était en résidence surveillée. Un quart de siècle plus tard, l'opposante rêve d'une victoire historique.

Des régions reculées du nord à Rangoun, la députée de 70 ans attire les foules de tous les âges, vêtues de rouge, la couleur de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND).

C'est aussi la couleur qu'elle arborait dimanche au moment de voter dans une école du centre de Rangoun, acclamée par une foule de partisans criant "Victoire".

Elle rêve aujourd'hui de voir la Birmanie définitivement tourner la page d'une junte qui a laissé le pays en ruines, opprimé la population pendant des décennies et l'a enfermée pendant 15 ans en résidence surveillée.

En cas de victoire, "je dirigerai le gouvernement" et "je serai au-dessus du président" élu par les parlementaires, a lancé Suu Kyi jeudi devant la presse internationale, défiant les lois imposées par la junte. Elle ne peut en effet prétendre devenir présidente à cause d'un article de la Constitution qui bloque l'accès à la fonction suprême pour les personnes ayant des enfants de nationalité étrangère. Or ses deux enfants sont britanniques.

"Cette élection est une grande chance de changement pour notre pays. Le genre de chance qui n'arrive qu'une fois ou deux dans l'Histoire", a confié quelques jours plus tôt la prix Nobel de la paix lors d'un grand meeting à Rangoun.

Pour des Birmans soumis à la dureté de la vie sous une junte ayant coupé le pays du monde, Suu Kyi incarne encore aujourd'hui "leurs espoirs d'un retour à la démocratie", estime Phil Robertson, représentant de l'ONG Human Rights Watch en Asie.

"Notre pays ne peut changer que si elle nous dirige", explique Myint Myint Kyi, fonctionnaire à la retraite interrogée par l'AFP lors d'un meeting de Suu Kyi.

Le pays a connu de grands changements depuis l'ouverture du pays en 2011 mais "deux grands facteurs n'ont pas changé: l'aura charismatique de Suu Kyi et l'emprise durable de l'élite militaire", explique le politologue Nicholas Farrelly.

"Pour de nombreux électeurs de Birmanie, elle est la figure de la lutte contre l'autoritarisme dans leur pays. Ils imaginent que le destin démocratique interrompu dans les années 1990 est maintenant à portée de main", ajoute-t-il.

- Fille du héros de l'indépendance -

Sa récente mue en femme politique - elle est entrée au Parlement en 2012 à l'occasion d'élections partielles - a pourtant terni sa réputation d'icône des droits de l'Homme, notamment à l'étranger.

Pragmatique, elle évite de s'avancer sur le sort des Rohingyas, minorité musulmane persécutée en Birmanie.

Au sein de son parti, certains lui reprochent aussi son autoritarisme et le peu de place laissée aux jeunes.

L'entrée en politique de Suu Kyi n'avait rien de programmé. Après la mort de son père, le général Aung San, héros de l'indépendance assassiné en 1947 quand elle avait deux ans, la première partie de sa vie s'est déroulée en exil, d'abord en Inde puis en Grande-Bretagne.

Elle y mène la vie d'une femme au foyer modèle, femme d'un universitaire spécialiste du Tibet à Oxford et mère de deux petits garçons.

Mais en 1988, se rendant en Birmanie au chevet de sa mère, elle arrive en plein soulèvement contre la junte, réprimé dans le sang et décide de s'impliquer dans le destin de son pays.

"Je ne pouvais pas, en tant que fille de mon père, rester indifférente à tout ce qui se passait", dit-elle lors de son premier discours, à la pagode Shwedagon, en 1988, resté comme le moment où l'icône Suu Kyi est née.

Elle est autorisée à former la LND mais est rapidement placée en résidence surveillée. Elle assiste ainsi, à distance, à la victoire de son parti aux élections de 1990, dont la junte refuse de reconnaître les résultats.

Les années de résidence surveillée passent, dans sa maison au bord d'un lac en plein Rangoun, où de rares émissaires sont autorisés à lui rendre visite, ainsi que parfois ses deux garçons, restés vivre en Angleterre avec leur père. Celui-ci mourra d'un cancer sans que sa femme n'aille lui dire adieu, de crainte de ne plus être autorisée à rentrer en Birmanie.

En 2010, elle est libérée après 15 ans de résidence surveillée, dont sept consécutifs, affichant toujours une détermination sans faille.

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