NOUVELLES
06/11/2015 00:14 EST | Actualisé 06/11/2016 01:12 EDT

"Monsieur Xi" et "monsieur Ma": entre la Chine et Taïwan, de délicates questions de vocabulaire

Quand les présidents chinois et taïwanais se rencontreront samedi, chacun évitera soigneusement les expressions susceptibles de légitimer les revendications de l'autre partie, dans la droite ligne de la subtile "guerre des mots" que se livrent les régimes antagonistes de Pékin et Taipei.

Lors de leur sommet historique ce week-end à Singapour, Xi Jinping, président de la Chine populaire, ne s'adressera pas à Ma Ying-jeou, président de Taïwan, en employant son titre: les deux dirigeants utiliseront simplement l'appellation "Monsieur".

Un compromis pour échapper à une impasse protocolaire: les autorités communistes insistent sur leur politique d'"une seule Chine" et s'opposent farouchement aux formules semblant impliquer une nation taïwanaise distincte et sa reconnaissance sur la scène internationale.

De l'avis des experts, au-delà des termes prononcés, l'entrevue de samedi sera d'une portée essentiellement symbolique.

"Pékin devrait viser la subtilité: les photos posées, les poignées de mains, l'attitude, l'impression donnée", insiste Michael Cole, chercheur de l'Université de Nottingham, selon qui aucun accord ou engagement ne devrait être formalisé, notamment en raison d'une opinion publique taïwanaise très réticente.

Taïwan est un territoire de facto indépendant depuis la fin de la guerre civile et la fondation de la Chine populaire en 1949, quand les troupes nationalistes du Kuomintang (KMT) s'étaient réfugiées sur l'île.

Le KMT assurait alors être la seule autorité chinoise légitime --il a d'ailleurs approuvé la formule d'"une seule Chine", même s'il n'en fait pas la même interprétation que Pékin.

Taïwan se désigne encore aujourd'hui officiellement comme "la République de Chine": cette dénomination est âprement contestée par Pékin, qui parle de l'île comme d'une "province" ayant vocation à être réunifiée au reste du pays.

Dans les déclarations officielles en Chine populaire, les Taïwanais sont qualifiés de "compatriotes", Ma Ying-jeou de simple "leader" de Taïwan, et des guillemets entourent toute mention d'un organisme politico-administratif de l'île.

Dans les aéroports du pays, des panneaux distinguent les destinations intérieures d'une catégorie qui associe les "vols internationaux" et ceux "vers Taïwan, Hong Kong, Macao", assimilant Taïwan aux ex-colonies britannique et portugaise aujourd'hui rétrocédées à la Chine populaire.

- Casse-tête diplomatique-

Alors que le gouvernement nationaliste du Kuomintang s'était vu attribuer en 1945 le siège de la Chine à l'ONU, celui-ci est passé en 1971 à la République populaire.

Depuis, les Nations unies ne reconnaissent plus que Pékin, à l'instar de la quasi-totalité des pays du monde. Seules 22 chancelleries sont restées fidèles à Taïwan... dont le Vatican.

Signe de cet isolement diplomatique: l'île n'a pas été officiellement conviée à la prochaine Conférence de Paris sur le climat (COP21).

Certes, Taïwan a pu intégrer le Comité international olympique, l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et la Banque asiatique de développement (BAD), mais à chaque fois en adoptant des appellations ad hoc, variations acceptables aux yeux de Pékin.

Il a ainsi été accepté comme membre de l'OMC en 2001 sous le nom de "Territoire douanier distinct de Taïwan, Penghu, Kinmen et Matsu" (en reprenant les noms d'archipels voisins).

Aux jeux Olympiques, Taïwan participe sous la dénomination "Taipei chinois" --négociée avec Pékin--, et sous les couleurs d'un drapeau spécifique.

En revanche, Taipei est resté à la porte de la Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures (BAII) récemment lancée à l'initiative de la Chine, faute de nom "approprié".

Le fossé s'est creusé avec la démocratisation du régime taïwanais et l'arrivée au pouvoir entre 2000 et 2008 du Parti démocratique progressiste (DPP), qui a succédé au KMT sur une ligne indépendantiste. La présidence de Ma Ying-jeou (Kuomintang) a été marquée par un net réchauffement des relations avec Pékin, mais la défiance demeure.

"Si de graves évènements conduisaient à la séparation de Taïwan d'avec la Chine sous quelque nom que ce soit (...) le gouvernement chinois sera forcé d'adopter toutes les mesures nécessaires, y compris le recours à la force, pour préserver la souveraineté et l'intégrité territoriale" du pays, insiste ainsi un livre blanc publié par Pékin.

Et le ministère chinois des Affaires étrangères refuse farouchement de répondre à des questions sur Taïwan, arguant qu'il s'agit... d'"affaires intérieures".

jug/ehl/at