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06/11/2015 06:14 EST | Actualisé 06/11/2016 01:12 EDT

Migrants: la Suède victime de ses ambitions de "superpuissance humanitaire"

Débordée par l'afflux de migrants, la Suède se heurte aux limites d'une politique d'ouverture qui oblige cette "superpuissance humanitaire" à réduire ses ambitions.

"La situation n'est plus tenable. La Suède ne peut plus accueillir les réfugiés comme elle l'a fait jusqu'ici", constate le Premier ministre Stefan Löfven, lui qui excluait encore au printemps l'idée d'un "plafond" à l'immigration.

Le royaume scandinave, dont un habitant sur cinq est d'origine étrangère, s'attend à recevoir jusqu'à 360.000 nouveaux migrants en 2015 et 2016, l'équivalent de 3 millions d'entrées à l'échelle de l'Allemagne, 2,2 millions à celle de la France.

Envoyé au front pour muscler le discours gouvernemental adressé aux candidats à l'asile, le ministre de l'Immigration, Morgan Johansson, a prévenu: "Nous ne pouvons plus garantir de logement à tous les réfugiés. Si vous avez un toit au-dessus de votre tête en Allemagne, mieux vaut sans doute y rester".

Comme pour appuyer ses propos, l'Agence des migrations a annoncé avoir fait dormir 50 migrants jeudi soir dans les couloirs de sa direction générale.

Le ministère des Finances, afin de parer à l'urgence sans laisser filer les dépenses publiques, suggère de puiser massivement dans l'aide au développement: jusqu'à 60% des crédits réservés dans le budget 2016.

Sans chiffrer ses prétentions, Stockholm veut également faire main basse sur le quota de 54.000 migrants alloué à la Hongrie dans le cadre de l'accord européen de relocalisation récusé par Budapest.

Les États de l'UE n'ayant accueilli qu'un petit nombre de migrants doivent récupérer ceux dont la Suède ne veut plus, plaide le chef de gouvernement suédois.

Stockholm aspire enfin à une aide financière extraordinaire de la Commission européenne.

Saignée par l'exil de plus d'un million de paysans et ouvriers pauvres vers l'Amérique du Nord entre 1840 et 1930, la Suède s'est convertie à l'immigration dans les années 1950.

Officiellement indépendante de toute alliance militaire, généreuse, laissant ses frontières ouvertes, elle est depuis l'une des principales destinations des réfugiés en Europe.

- Dormir sur du béton -

En 2014, le chef du gouvernement, le conservateur Fredrik Reinfeldt, présentait le pays comme une "superpuissance humanitaire". Un an plus tard, son parti, revenu dans l'opposition, prône un tour de vis pour endiguer les flux.

Car les coupes réalisées depuis 25 ans dans l'État-providence, qui avait fait du "modèle suédois" un paradigme de croissance et de progrès social, pèsent sur les ressources. L'économie suédoise, 17e mondiale par habitant (Banque mondiale, 2014), n'a plus les moyens de ses ambitions.

Les derniers demandeurs d'asile arrivés dorment sur le béton de hangars désaffectés ou d'anciennes prisons. Hôpitaux, écoles et services sociaux saturent; les immigrés de longue date, en proie au chômage de masse, voient des quartiers en déshérence se peupler encore plus.

"C'est bien beau de jouer les bons samaritains, mais les banlieues où atterrissent les migrants sont déjà hors système", témoigne Alex Ngabo, militant associatif à Tensta, un quartier du nord de Stockholm dont 87% des habitants sont issus de l'immigration.

Le Premier ministre a négocié le mois dernier avec la droite une restriction des conditions d'accueil qui ne devrait s'appliquer qu'à la fin de l'année prochaine. En apparence, ces mesures, qui prévoient notamment de durcir les conditions du regroupement familial, sont purement techniques.

Pour l'heure, elle n'ont pas eu l'effet escompté. Plus de 1.700 demandes d'asile ont été déposées mercredi, autant jeudi, un niveau proche des records d'octobre.

Mais il pourrait s'agir aussi pour le gouvernement minoritaire de gauche de donner un peu d'air à l'opposition parlementaire classique face aux Démocrates de Suède (extrême droite), dont les enquêtes d'opinion montrent qu'ils tirent les marrons du feu migratoire.

Les sociaux-démocrates n'oublient pas non plus que ce parti populiste courtise une fraction de leur électorat traditionnel, les catégories modestes les plus exposées à cet afflux inédit depuis l'éclatement de la Yougoslavie dans les années 1990.

"Depuis la crise des années 1990, les sociaux-démocrates ont contribué à déconstruire l'État-providence quand ils étaient au pouvoir et échoué à le défendre quand ils étaient dans l'opposition", rappelle Stefan Jonsson, de l'Institut de recherche sur les migrations à l'université de Linköping.

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