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06/11/2015 02:28 EST | Actualisé 06/11/2016 01:12 EDT

En Birmanie, les musulmans inquiets à deux jours des élections

Les fidèles qui se pressent pour la prière du vendredi dans l'une des mosquées de Rangoun évoquent déjà avec anxiété l'après-élection après une campagne marquée par l'utilisation de la religion à des fins politiques et la multiplication des discours antimusulmans.

Dans une Birmanie profondément bouddhiste, ce premier scrutin libre depuis 25 ans a été marqué par l'intrusion dans le débat de moines radicaux, qui ne sont pourtant pas censés prendre part à la politique et n'ont pas le droit de vote.

Dans ce contexte, l'inquiétude est forte parmi les habitants de Mingalar Taung Nyunt, quartier du centre de Rangoun constitué de cabanes et de maisons en bois délabrées, abritant une partie de la communauté musulmane de Rangoun, principalement des vendeurs ambulants.

"Nous avons peur de ce qui va se passer après l'élection", particulièrement si Aung San Suu Kyi, favorite des élections, gagne, confie à l'AFP Myo, âgé de 33 ans, qui a demandé que son nom soit modifié.

"Il y a des gens qui sont prêts à nous menacer ou à nous attaquer", ajoute Myo, accusant "le moine" d'attiser la haine alors que le scrutin se profile, faisant allusion à Wirathu. Ce moine est la figure la plus connue du mouvement MaBatha, qui se voit comme une vigie contre la menace d'une islamisation de la Birmanie, pays qui a moins de 5% de musulmans.

Ce dernier avait expliqué en septembre à l'AFP passer ses nuits sur son ordinateur, à diffuser sur les réseaux sociaux les images des violences commises à travers le monde par les terroristes islamistes. Il compte quelque 100.000 followers sur Facebook.

Plus influent que jamais, il se félicite des "victoires" que constituent la récente loi restreignant les mariages interreligieux et la privation du droit de vote frappant des centaines de milliers de musulmans de la minorité rohingya. Des lois pour lesquelles il a oeuvré avec son mouvement, qui soutient aujourd'hui le parti au pouvoir, composé d'anciens généraux.

Dans le même temps, il mène une campagne contre Suu Kyi, qu'il accuse d'être promusulmane.

Même si elle a peur, Myo, qui partage sa maison délabrée avec 13 membres de sa famille, dit se préparer au pire: "Si des gens viennent se battre, notre communauté va se rassembler".

Le pays a déjà connu plusieurs vagues de violences intercommunautaires meurtrières, notamment en 2012 quand plus de 200 morts avaient péri dans l'Ouest, principalement des musulmans.

- 'Nous vivons sous pression' -

"Nous ne sommes pas très nombreux ici, nous n'avons personne pour nous protéger ... nous vivons sous pression", déplore Mohammed Hashim, 75 ans, à la longue barbe blanche.

Pour lui, le gouvernement actuel, formé d'anciens généraux, est responsable de la récente hausse des tensions intercommunautaire. "Les autorités ne laisseront pas la LND gagner, même si le parti revendique 100% des sièges... Je les ai vus agir avant", dit-il avec un sourire contrit.

En 1990, la LND avait remporté très largement les dernières élections libres mais la junte avait ignoré les résultats et maintenu Suu Kyi en résidence surveillée pendant 15 ans.

Lundi, le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon s'est dit préoccupé par "le recours continu au discours de haine" et l'"usage de la religion à des fins politiques" de la part "d'éléments extrémistes".

La chef de l'opposition birmane a également dénoncé lors de la campagne l'utilisation par "certaines personnes et organisations de la religion pour créer des divisions parmi les citoyens de notre pays"

Mais les défenseurs des droits de l'Homme lui reproche aussi de ne pas avoir fermement attaquer les discours de Wirathu ou pas pris la parole pour défendre les Rohingyas. Son parti n'a pas présenté un seul candidat musulman.

D'après les observateurs, il s'agit d'un silence stratégique pour éviter de froisser ses bastions bouddhistes. Malgré tout, les résidents de Mingalar Taung Nyunt refusent de blâmer l'icône de la démocratie.

"Si Aung San Suu Kyi avait le pouvoir, elle réglerait nos problèmes", estime Ye Min Oo, 29 ans, vendeur de rue. "MaBaTha, ce sont des extrémistes, jouant un jeu politique. A l'heure actuelle, Suu Kyi n'a pas le pouvoir de faire quelque chose à leur sujet."

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