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05/11/2015 22:19 EST | Actualisé 05/11/2016 01:12 EDT

A Taïwan, une société polarisée sur l'attitude à adopter face à Pékin

A Taïwan, on est "Bleu" ou "Vert" selon qu'on défende, ou non, le rapprochement avec la Chine. Et la tenue samedi d'un sommet historique avec Pékin n'a fait qu'exacerber ce clivage politique inhérent à la société taïwanaise.

L'attitude à adopter vis-à-vis des frères ennemis de l'autre côté du détroit polarise jusque dans les familles, où l'on s'écharpe sur ce qu'il faut penser de la réunion historique à Singapour entre le président taïwanais Ma Ying-jeou et son homologue chinois Xi Jinping.

Cette rencontre sera la première entre dirigeants des deux régimes antagonistes depuis la fin de la guerre civile en 1949, quand les nationalistes du Kuomintang (KMT) emmenés par Chang Kai-shek, défaits par les communistes de Mao Tsé-toung, s'étaient réfugiés à Taïwan.

D'un côté, les "Bleus" préconisent le renforcement des relations avec Pékin. Les "Bleus foncé" prônent même l'unification.

De l'autre, les "Verts" qui rejettent catégoriquement l'idée de l'existence d'une seule Chine et considèrent Taïwan comme une entité bien distincte.

Les "Verts foncé" vont jusqu'à demander une déclaration d'indépendance, option radicale qui pourrait entraîner une réponse militaire de la Chine, laquelle considère l'île comme une partie de son territoire.

Le KMT du président Ma est la principale force du camp bleu, alors que les "Verts" sont incarnés par le Parti démocratique progressiste (PDP), première formation politique créée après la fin de la dictature dans les années 1980.

"Les Bleus soutiennent le sommet et les Verts, bien sûr, s'y opposent", explique le politologue Wang Yeh-lih. "Il n'y a jamais eu de consensus à Taïwan sur la question."

- Les lignes commencent à bouger -

Si les "Bleus" espéraient de longue date ce sommet, les "Verts" accusent Ma Ying-jeou, qui ne pourra pas être candidat lors de la présidentielle de janvier, de vendre l'île à la Chine.

"Ma famille est ouverte d'esprit mais ce n'est pas le cas de certains de mes amis qui n'en finissent pas de se quereller sur la question", explique Jesmine Su, une employée de bureau de 30 ans de Tainan, dans le sud de l'île.

"C'est mauvais pour Taïwan car les gens n'analysent plus les choses de façon rationnelle."

Depuis sa première élection en 2008, M. Ma a été l'artisan d'un rapprochement graduel, marqué notamment par le lancement de vols directs, la conclusion d'accords commerciaux et un boom touristique. Le sommet marquera un couronnement politique de ce processus de sept ans.

Mais alors que la croissance et les salaires patinent sur l'île, ce rapprochement reste aujourd'hui en travers de la gorge d'une partie de l'opinion qui considère qu'il a surtout profité aux grandes entreprises. Beaucoup redoutent en outre l'influence grandissante de la Chine.

Après 51 ans de règne du KMT, le fauteuil présidentiel a été occupé de 2000 à 2008 par un homme du PDP, Chen Shui-bian, condamné ensuite pour corruption. Le PDP est donné comme favori pour la présidentielle de janvier.

Mais les lignes commencent à bouger sur l'île, selon certains politologues qui observent que des candidats indépendants s'engouffrent dans une troisième voie pour les déçus de l'alternative Bleu/Vert.

"Je fais partie de ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce clivage", confie Hu Chih-cheng, 48 ans.

Avec une économie moins performante, les sujets relatifs à la vie quotidienne sont en train de s'imposer comme la priorité d'une partie de l'électorat.

"Ma a vraiment déçu", explique Hu qui, entre les municipales de Taipei et les présidentielles, a déjà voté quatre fois pour le chef de l'Etat. "L'inefficacité des dirigeants est en fait pire que la corruption car elle a des conséquences sur le quotidien des gens."

Jonathan Sullivan, professeur associé à l'Ecole d'études chinoises contemporaines de l'Université de Nottingham, défend même l'idée que le pragmatisme est en train de prendre le pas sur l'idéologie comme le déterminant majeur des choix politiques des Taïwanais.

"Beaucoup de Taïwanais demeureront d'irréductibles Verts ou Bleus", concède le politologue. "Mais la grande majorité des électeurs fondent leur choix sur le bilan des partis."

"Si le clivage Vert-Bleu était le seul déterminant, les résultats des élections ne seraient pas aussi variables", souligne-t-il. "Rappelez-vous qu'après le scrutin de 2008, le PDP était donné pour mort."

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