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04/11/2015 00:43 EST | Actualisé 04/11/2016 01:12 EDT

Le sommet historique Pékin-Taipei pourrait déplaire aux électeurs taïwanais

Un sommet historique entre la Chine et Taïwan vise vraisemblablement à améliorer l'image de Pékin sur l'île avant la prochaine élection présidentielle mais l'initiative pourrait en fait déplaire aux électeurs taïwanais méfiants envers le géant asiatique, préviennent les analystes.

Le président taïwanais Ma Ying-jeou et son homologue chinois Xi Jinping se retrouveront samedi à Singapour, une première depuis la fin de la guerre civile en 1949.

La réunion aura lieu moins de trois mois avant la présidentielle qui devrait être perdue par le Kuomintang (KMT), lequel a opéré un rapprochement avec Pékin sous l'égide de Ma Ying-jeou.

"C'est une initiative forte et son objectif est évident: aider autant que possible le candidat (du KMT) Eric Chu", commente Jean-Pierre Cabestan, professeur de sciences politiques à l'Université baptiste de Hong Kong.

La Chine considère toujours l'île comme partie intégrante de son territoire. Les forces nationalistes du KMT et leur leader Chiang Kai-shek avaient fui le continent après avoir perdu la guerre civile face aux communistes de Mao Tsé-Toung.

Pékin entretient l'idée que l'île se réunira un jour volontairement à son territoire. Mais la Chine avertit régulièrement qu'elle est prête à utiliser la force pour parvenir à ce but.

De part et d'autre du détroit de Formose, les zones côtières sont fortement militarisées et la méfiance règne.

Avec l'arrivée au pouvoir en 2008 de Ma Jing-yeou, qui a vendu à son électorat l'idée qu'une approche plus pragmatique serait bonne pour la prospérité, le climat s'est réchauffé.

Si cette politique a bénéficié au commerce et au tourisme, elle fait cependant grincer des dents parmi des Taïwanais jaloux de leur indépendance.

Les Taïwanais ont observé d'un oeil méfiant le comportement de Pékin envers l'ancienne colonie britannique de Hong Kong revenue dans son giron en 1997, où les promesses de renforcement des libertés démocratiques sont restées lettre morte.

Le principal parti d'opposition taïwanais, le Parti démocratique progressiste (PDP), dont la position traditionnelle est de réclamer une déclaration officielle d'indépendance, devrait bénéficier du scepticisme ambiant.

"Cet événement pourrait se retourner contre le KMT, Eric Chu et la Chine. Beaucoup d'électeurs taïwanais vont réagir négativement contre tout ça (...), contre une ingérence plus forte dans leurs affaires intérieures et dans le processus politique démocratique", ajoute Jean-Pierre Cabestan.

- Risque de déstabilisation -

"Je pense que cela renforce la probabilité d'un raz-de-marée électoral du PDP", dit sur son blog Nathan Batto, chercheur à l'Institut des sciences politiques de l'Academia Sinica de Taïwan. Les gens vont se sentir "mal à l'aise".

Une cinquantaine de protestataires se sont réunis mercredi devant le Parlement tandis que sur les réseaux sociaux, les réactions étaient mitigées. Certains disaient que ce sommet aurait dû se tenir depuis longtemps tandis que d'autres accusaient le président de vendre l'âme de Taïwan à la Chine.

La candidate du PDP Tsai Ing-wen a fait savoir qu'elle chercherait à maintenir le "statu quo" en cas de victoire. Elle n'a pas été plus explicite sur ce sujet sensible mais d'après les analystes, cela désigne une indépendante de facto jamais officiellement déclarée.

De nombreux membres de son parti exigent que l'indépendance soit explicitement déclarée. Mais une telle décision serait vraisemblablement suivie d'une réponse agressive, potentiellement armée, de Pékin.

Les partisans de Tsai Ing-wen expliquent que le "statu quo" permettra à l'île de bénéficier des retombées économiques émanant du géant chinois tout en maintenant le système d'autogouvernance auquel sont attachés de nombreux Taïwanais.

Le président Ma défend lui sa politique en disant qu'elle a apaisé la région et le KMT a prévenu qu'une victoire du PDP serait synonyme de déstabilisation.

La Maison Blanche a fait montre de prudence à l'annonce du sommet, se disant satisfaite des mesures prises pour réduire les tensions.

Taipei a assuré que la réunion ne déboucherait sur aucun accord ou déclaration commune, ce qui est destiné selon les analystes à rassurer les électeurs.

"Les élections qui s'approchent constituent un risque supplémentaire pour les deux parties", analyse John Ciorciari, professeur à l'Université du Michigan.

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