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31/10/2015 08:44 EDT | Actualisé 31/10/2016 01:12 EDT

Turquie: Diyarbakir la Kurde retient son souffle à la veille des législatives

"Diyarbakir est aujourd'hui une maison en deuil". Touchée de plein fouet par la reprise du conflit kurde, la grande ville du sud-est de la Turquie se prépare aux élections législatives anticipées de dimanche entre tristesse, inquiétude, mais aussi colère.

Après les législatives du 7 juin, l'entrée en force de députés du Parti démocratique des peuples (HDP, prokurde) au Parlement --une première-- avait donné lieu à des scènes de liesse.

Depuis, l'ambiance a radicalement changé. Deux attentats à la bombe, attribués par les autorités turques aux jihadistes du groupe Etat islamique (EI), l'un à Suruç (sud-est) le 20 juillet et l'autre à Ankara le 10 octobre, ont fait plus de 130 morts parmi des militants de gauche et de la cause kurde.

Et depuis l'été, les affrontements entre les forces de sécurité turques et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ont repris.

"Il y a eu trop de morts, Diyarbakir est aujourd'hui une maison en deuil", soupire Suat Korkmaz, 27 ans, en égrenant un chapelet dans le caravansérail Hasanpasa, au coeur de la vieille ville.

"Les rues sont vides, je n'avais jamais vu Diyarbakir aussi silencieuse", constate Yagdar Koçit, une institutrice de 46 ans. "Les gens ont peur, une bombe peut exploser".

Par précaution, le HDP a annulé ses réunions publiques, contraignant ses candidats à faire une campagne au rabais.

"Le HDP franchira à nouveau la barre" des 10% qui permet à un parti d'entrer au Parlement, espère néanmoins Suat. "Mais ça n'aura plus le goût de la dernière fois", ajoute-t-il.

Cerkes Kizil, 46 ans, votera lui pour le Parti de la justice et du développement (AKP) du président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan. "Notre pays se dirige vers le chaos et seul l'AKP peut l'en sauver", assure-t-il.

- Sniper -

Mais la majorité des habitants de Diyarbakir rencontrés par l'AFP accusent M. Erdogan et l'AKP, qui n'a récolté qu'un siège de député sur les onze que compte la ville le 7 juin, d'avoir repris la guerre contre le PKK pour les punir d'avoir massivement soutenu le HDP.

Murs criblés d'impacts de balles, vitrines éclatées, chaussée trouée, la vieille ville du district de Sur porte encore les cicatrices des dernier combats qui, dans son dédale de ruelles, ont opposé les forces spéciales de la police et la branche jeunesse du PKK il y a deux semaines.

"Ca a duré quatre jours, personne ne pouvait passer la tête dans la rue, pas même un oiseau", raconte Saadet Emre, 55 ans, blessée par une balle qui a ricoché. "On a été obligés de dormir à quinze dans la cuisine", ajoute-t-elle.

"On n'avait pas d'eau, rien à manger, même pas du pain sec à se mettre sous la dent", renchérit un voisin, Emin Celik.

A deux pas de là, se dresse la mosquée Fatih Pacha qui date du XVIe siècle. Attraction touristique, ses murs en basalte sont criblés d'impacts.

Un peu plus loin, c'est une roquette qui a dévasté un immeuble, expliquent des habitants.

Si police et rebelles se rejettent la responsabilité des dégâts, les habitants du quartier ne cachent pas leur colère contre les forces de l'ordre.

"Un sniper de la police a tiré sur une fille de onze ans, ses cheveux et sa cervelle se sont répandus par terre", grimace Emin. "A quoi donc rime tout cela ? N'ont-ils pas peur d'Allah ?", gronde le vieil homme.

"Cela fait trente-cinq ans que j'habite ici, je n'avais encore jamais vu une telle violence", opine Saadet, "Huit familles sont parties d'ici dès qu'elles ont pu le faire".

Malgré sa blessure au pied, Saadet ira voter dimanche "pour répéter la même chose que la dernière fois à l'AKP: il faut partager le pouvoir", dit-elle en réajustant son foulard blanc. "Et s'ils décident de nous ignorer encore et de reprendre les opérations (de police), que puis-je dire? Qu'Allah nous vienne en aide à tous".

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