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27/10/2015 05:09 EDT | Actualisé 27/10/2015 05:16 EDT

«Les maisons» : premier roman délicat et percutant de Fanny Britt (ENTREVUE)

Courtoisie

À la fois refuge et prison, là où Tessa retrouve son amoureux et ses garçons avec une joie brutalement sincère, mais où elle ne peut s’empêcher d’étouffer, la maison est également sa matière première. Agente immobilière, elle parcourt la demeure de ses clients, des humains parfois soulagés, souvent brisés, en tentant d’imaginer les causes de leur finalité. Jusqu’à ce qu’elle y croise un ancien amour, celui qui viendra remuer le passé et confronter le présent. Les maisons est le premier roman de la dramaturge Fanny Britt.

Figure manquante du théâtre québécois, tant par son écriture (Couche avec moi c’est l’hiver, Bienveillance) que ses traductions (Après la fin, Le pillowman, Autobahn), célébrée pour son livre jeunesse (Jane, le renard et moi) et son essai coup-de-poing sur la maternité (Les Tranchées), Fanny Britt a mis des années avant d’oser écrire un roman, alors que le genre littéraire était son plus grand rêve.

Sa vie en avait décidé autrement. «Je prévoyais étudier à l’Université de Montréal en études françaises, devenir prof de lettres au cégep et écrire des romans dans mes temps libres. Puis, j’ai accompagné une amie aux auditions à l’École nationale de théâtre, j’ai découvert qu’il existait un programme d’écriture dramatique et je me suis inscrite sur un coup de tête.»

Il lui fallait toutefois écrire une courte pièce pour convaincre le comité de sélection. «J’avais déjà écrit des pièces au primaire et au secondaire, dont un texte sur les pères de la confédération qui devait être très cliché, et une comédie musicale hippie. J’étais l’écriveuse de mon groupe d’amis. Mais pour l’ENT, j’ai écrit ma première vraie pièce. Finalement, j’ai été prise et mon texte a été joué au FRINGE le même été.»

Se découvrant un amour fou pour la dramaturgie et les dialogues, elle a également vu son parcours être influencé par de nouvelles responsabilités, elle qui est tombée enceinte deux mois après l’obtention de son diplôme en écriture théâtrale. «J’ai rapidement été très occupée par la vie. Il fallait gagner les sous et c’est dans le théâtre que les choses se passaient. Ceci dit, je n’écrivais pas du théâtre par dépit. D’ailleurs, mes trois prochains projets sont en théâtre.»

Confiance à retardement

Ainsi, le premier roman a été repoussé de quelques années. Le temps pour Fanny Britt de réaliser qu’elle avait plus que le potentiel pour tenter l’aventure. «Ça m’a pris beaucoup de pièces et l’écriture de Tranchées pour que je débloque par rapport à la prose. Je savais que je pouvais dialoguer, mais je doutais de moi pour le reste : des mots qui seraient uniquement lus, sans le canal formidable qu’est l’acteur. Lorsque j’ai écrit la pièce Bienveillance, il y avait quelque chose de plus lyrique et de plus écrit dans la narrativité. Ça m’a donné confiance pour creuser ce sillon.»

Dans les méandres de son esprit créateur grandissait la trame de Tessa, un personnage dont elle devait «se débarrasser». «J’avais besoin de faire la paix avec une partie de moi. Ça faisait des années que j’étais habitée par ce personnage qui me ressemble : elle est en colère et extrêmement dure envers elle-même, tout en étant très bonne avec ses enfants. J’ai abordé ces thématiques dans Tranchées, mais ça m’obsédait d’aller plus loin. Contrairement à Tessa, je n’ai jamais imaginé quitter ma maisonnée. C’est pour ça que j’avais besoin de la fiction pour exorciser certaines affaires. Parce que je comprends profondément pourquoi elle se rend là.»

Rêves déchus

Tessa, une ancienne étudiante en chant qui a mis sa carrière musicale en veilleuse, est un peu ce que Britt serait devenue si elle avait renoncé à ses rêves. «Dans le roman, je voulais questionner ce qui fait qu’on se perçoit comme dans les lâcheurs quand on ne va pas au bout de nos rêves. Comme elle, plusieurs humains se blâment pour leurs choix et leurs échecs. Notre société a une monovision du succès basé sur la célébrité ou la richesse, de préférence les deux. Mais quand tu définis ton succès par ton éthique et ton humanité auprès de tes proches, les gens trouvent ça bien, mais sans plus.»

Au bord de la quarantaine, l’agente immobilière tire à boulets de canon sur son corps, ses inaptitudes et ses imperfections, allant jusqu’à se décrire comme une mauvaise personne. «Tessa se sabote. Peut-être que si elle avait continué à chanter, elle aurait bénéficié d’un canal pour évacuer ses angoisses et ses peines, comme je le fais à travers l’écriture. Si elle voyait toute la valeur d’être un humain présent pour les autres, elle se jugerait sûrement moins.»

Influence systémique

Le fait d’avoir une mère différente et d’avoir grandi dans un contexte social moins fortuné l’a probablement poussé à se sentir en dehors du monde. «Elle a déjà un pressentiment que si ses désirs sont en rupture avec son environnement, ça va jouer en sa défaveur. Le chapitre “1982” sert à jeter les bases de sa personnalité extrêmement sensible, très en phase avec ce que ses proches ressentent, en particulier sa mère.»

Plus elle vieillit, plus Tessa se fascine pour la finalité, celle des propriétaires des maisons qu’elle met sur le marché, et la sienne. «On peut dire sans se tromper que ça vient de moi : je suis obsédée par la peur de mourir. Même s’il y a une longévité importante chez les femmes de ma famille (mon arrière-grand-mère est morte à 101 ans et ma grand-mère conduit encore son char à 93 ans), paradoxalement, je suis hypocondriaque et je m’inquiète démesurément de la santé de mes enfants.»

«Le fait d’avoir perdu mon frère quand j’avais 19 ans a cristallisé mon anxiété et la crainte qu’une tragédie m’attend toujours au coin de la rue. Je suis du genre à faire le tour de toutes les mauvaises choses qui peuvent arriver, en espérant les empêcher. C’est pour ça que c’est dangereux de s’abandonner pour un temps, parce que si tu n’y penses pas, tu dois te rattraper doublement. Je travaille fort là-dessus.»

Le roman Les maisons (Le cheval d’août éditeur) est disponible présentement en librairies.

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