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24/10/2015 08:59 EDT

Disparition de femmes autochtones: Où es-tu Cindy?

À l’âge adulte, la vie de Cindy dérape. Alcool, drogue, prostitution, violence conjugale. Elle trouve souvent refuge à la Piaule et au Nid, une maison pour femmes battues de Val-d'Or. Malgré les tempêtes, Cindy demeure toujours en contact avec ses proches.

Un reportage de Josée Dupuis et d'Emmanuel Marchand

C'est elle qui a appelé sa famille la dernière fois. « Elle pleurait au téléphone. Elle me demandait de lui passer de l'argent. Une grosse somme. J'ai dit non parce que j'avais des raisons. Elle se faisait battre par son chum pis elle voulait l'aider. J'ai dit non. Après ça, elle m'a dit : “je vais te rappeler plus tard”. Pis elle ne m’a jamais rappelé », raconte sa mère.

La dernière fois qu'on aurait aperçu Cindy Ruperthouse, c’est le 23 avril 2014. Elle s’est présentée à l’urgence de l’hôpital de Val-d’Or avec trois côtes cassées. Elle aurait refusé de porter plainte contre son agresseur.

Kathy Ruperthouse a vu les vêtements de sa soeur découpés en morceaux. « Elle disait qu'elle se faisait battre » par son conjoint. Si elle portait plainte, il disait « qu'il allait s’en prendre à nous autres, à la famille ».

La Sûreté du Québec à Amos a ouvert une enquête, mais le dossier a rapidement été transféré à Rouyn-Noranda, puis au bureau des enquêteurs du quartier général de la SQ, à Montréal. Lors de notre passage à Val-d'Or en avril dernier, la famille était sans nouvelles des enquêteurs depuis plusieurs mois. « On n’a jamais eu de téléphone. »

Sandra Lévesque a travaillé à l’organisme Assaut sexuel secours, que fréquentait parfois Cindy.

« Elle est venue voir ma collègue [en mars] en lui disant qu’elle avait été victime de violence conjugale pendant la fin de semaine. Elle avait été étranglée, elle avait des marques de strangulation dans son cou. Et après ça, on ne l’a pu jamais revue », affirme Sandra.

En octobre, quelques mois après la disparition de Cindy, Caroline Chachai - une connaissance - croit l’entrevoir dans les rangées d’un magasin à rayons. Elle ne sait pas que Cindy est portée disparue.

« Je l'ai aperçue vite fait. Elle avait un manteau noir. Elle était tout habillée en noir, pis elle marchait comme normale. Elle ne m’a pas dit bonjour, rien. Elle m'a juste regardée [...] C’est la dernière fois que je l'ai vue. »

Quelques jours plus tard, Caroline a rendez-vous dans un organisme pour femmes. Elle mentionne à une intervenante qu’elle a vu Cindy, apprenant du même coup qu’elle était portée disparue. Étonnée, l’intervenante appelle immédiatement les policiers.

« Sur le coup, la police a pris l'information. Ils m'ont dit qu'ils allaient vérifier le tout. Puis, c’est resté comme ça. »

- ÉMILIE, INTERVENANTE

La Sûreté du Québec ne s’est pas déplacée. Elle a plutôt demandé au propriétaire du magasin de vérifier lui-même les caméras de surveillance, de faire un choix d’images et de les montrer à Caroline Chachai. C’est ce que nous a confié le propriétaire, ajoutant que, pour lui, toutes les femmes autochtones se ressemblent.

Les images qu’il a choisi de montrer à Caroline ne correspondaient pas à la description qu’elle avait faite. « Aucune des femmes n'avait un manteau noir. »

Face au silence des policiers, les parents de Cindy, Emilie et Johnny, décident de mener leur propre enquête. Ils font imprimer 250 photos de leur fille qu’ils distribuent au Québec, en Ontario. Ils ont parcouru sans relâche des milliers de kilomètres du nord au sud pour tenter de la retrouver.

Cindy avait une forte personnalité. En plus de ses problèmes d’alcool, son comportement parfois bruyant ne passait pas inaperçu à Val d’Or.

« Je me dis si elle est en vie quelque part, quelqu’un l’aurait vue. À moins qu’elle soit quelque part où il y a personne, dans le bois. »

- SOEUR DE CINDY

Nous avons retrouvé Lévis Landry, le dernier conjoint de Cindy. Il dit ne pas l'avoir vue depuis avril 2014, alors qu'il sortait de prison. A-t-il déjà levé la main sur elle?

« Ben la frapper pour la frapper, non. Mais obligé de la pogner pour l'envoyer dehors, oui. [...] À un moment donné la police, arrive. Ils venaient souvent pendant que j'étais avec elle. Ça fait plusieurs fois qu'ils viennent à la suite de ça. »

Quelques jours après notre passage à Val-d’Or, les policiers de la SQ ont perquisitionné le logement de M. Landry. Plus d’un an après la disparition de Cindy.

La dernière présence de Cindy sur Facebook remonte au 13 février 2014, soit deux mois avant sa disparition. Un an plus tard, en janvier 2015, ce message d’une amie. «T’es rendue où Cindy? »

Quand les policiers sont une menace

Si c'était une Blanche qui était disparue, est-ce qu'on agirait autrement?, se demandent ses proches réunis autour d'une table.

« Je suis rendu que je pense de même. Quand c'est un Blanc, ils font tout. Ils vont tout ratisser le terrain. Nous autres, rien. On dirait que c'est pas important », souligne le père de Cindy.

Les policiers ne se sont jamais rendus voir les amies de Cindy pour leur parler de sa disparition. « Jamais personne », disent-elles. Toutes l’ont côtoyée dans la rue. Comme Cindy, elles racontent avoir vécu des épisodes de violence, de consommation, de grande vulnérabilité. Puis, la rencontre a pris une tournure inattendue.

Solidaires, elles se sont mises à dénoncer pour la première fois publiquement le comportement de certains policiers à leur endroit. Les histoires personnelles se sont enchaînées. Des abus fréquents et récents.

« Ils m'ont brutalisée. J'avais 16 ans. Ils m'ont cassé le bras, ils m'ont ramassée, ils étaient huit sur moi. J'étais toute seule », confie Bianca Moushoun.

« Bien souvent, ils m'embarquaient, pis au lieu de m'emmener au poste de police, ils m'emmenaient dans un autre endroit. [...] On allait dans un chemin dans le bois, pis là ils me demandaient de faire une fellation à eux autres. »

- BIANCA MOUSHOUN, 26 ANS

« J'en ai connu six ou sept agents de la SQ qui me demandaient de faire des fellations », poursuit-elle.

Tout ça à l’abri des regards. Priscillia Papatie et Bianca Moushoun nous ont conduits vers l'un de ces endroits à l'extérieur de la ville. Un petit chemin forestier.

« C'était ici que les policiers venaient débarquer des filles », raconte Bianca, montrant le chemin devant elle.

« Elles se faisaient demander des affaires et se faisaient laisser là. Il fallait qu'ils se fassent faire une pipe ou un complet - la police, et des fois des clients. Pis les filles marchaient tout ça pour revenir au centre-ville », poursuit Priscillia.

Comme une « sous-catégorie de citoyens »

« Ce que j'ai entendu aujourd'hui est extrêmement grave. C’est inacceptable. C’est vraiment gros », réagit Édith Cloutier, directrice générale du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or depuis 26 ans.

« Si ça se passe ici à Val-d'Or, je me demande ce qui se passe à Winnipeg. Je me demande ce qui se passe à Vancouver. Je me demande ce qui se passe à Toronto. »

Comme toutes les femmes que nous avons rencontrées, Cindy a fréquenté le bar Le Manoir.

« Disparue. On ne l'a jamais revue. C'est pas normal qu'une fille qui était tout le temps soit à la Piaule ou au Manoir, que du jour au lendemain, elle disparaisse de même. C'est impossible. Elle était ramassée souvent par les policiers à la fermeture des bars », raconte Carole Marcil, barmaid au Manoir.

« Je vais te débarquer toi, à 2 milles, 2 heures et demie de marche, à moins 50 degrés. T'es en running shoes. Pis la moitié du temps, elles ne sont pas habillées pour jouer dehors. Je vais te débarquer, vas-tu te rendre? »

Porter plainte à la police, surmonter sa peur, c’est un défi immense pour une femme autochtone. Certaines l’ont fait. Mais ces plaintes sont restées sans réponse.

« Qui ne serait pas terrorisé, quand vient le temps de faire des dénonciations, quand cette dénonciation-là touche des personnes en autorité? »

- ÉDITH CLOUTIER, DIRECTRICE GÉNÉRALE DU CENTRE D’AMITIÉ AUTOCHTONE DE VAL-D’OR

« Il y a une crise de confiance. Je pense que quiconque se retrouverait dans des situations comme ça face à l'autorité policière qui implique l'autorité policière, on ne peut pas avoir le sentiment de confiance. Il devient inexistant », affirme Édith Cloutier.

« Il faut dénoncer »

Après près d'un an de silence, et après avoir appris que nous enquêtions sur sa disparition, la Sûreté du Québec a relancé l’enquête sur Cindy.

Les parents de Cindy ont reçu la visite des enquêteurs de Montréal pour la première fois en juin dernier. Quelques semaines plus tard, un policier a rencontré ses deux soeurs pour obtenir des prélèvements d’ADN.

En ce qui concerne les allégations soulevées par plusieurs femmes autochtones, la SQ a été mise au courant de certains abus dès le lendemain de notre rencontre avec elles. L’impact de cette rencontre dans la communauté a poussé d’autres femmes autochtones à rencontrer les enquêteurs.

« 14 dossiers ont été ouverts pour des allégations relativement à des comportements de nos policiers. On parle notamment d'abus de pouvoir et de voies de fait », explique la porte-parole de la SQ.

Huit policiers ont été rencontrés et font l'objet d'une enquête. Huit policiers sur une cinquantaine en poste à Val-d’Or. « C'est beaucoup », admet la porte-parole.

Malgré sa peur, Priscillia Papatie a porté plainte et est venue identifier son présumé agresseur. « Si tu veux être bien dans ta peau, il faut que tu parles. Sinon, tu ne seras jamais bien dans ta peau », dit-elle à celles qui auraient peur des représailles de la police.

Après la diffusion de notre reportage, les huit policiers ont été relevés administrativement de leurs fonctions. Le ministère de la Sécurité publique a confié l'enquête à un autre corps de police, soit le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), et une nouvelle directrice par intérim a été nommée au poste de la SQ de Val-d'Or.

Pour tromper l’attente, les parents de Cindy, eux, continuent de chercher leur fille. Le téléphone, lui, ne sonne toujours pas. « T’es rendue où Cindy? »

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