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24/10/2015 00:45 EDT | Actualisé 23/10/2016 01:12 EDT

Colombie: identifier les disparus du conflit, une tâche complexe

L'identification récente de victimes du massacre du Palais de Justice de Bogota il y a 30 ans met en évidence la complexité du dossier des disparus du conflit armé qui déchire la Colombie depuis plus d'un demi-siècle.

Les restes de trois disparues ont été restitués à leurs proches le 20 octobre, après avoir été confondus pendant des années avec ceux d'autres victimes de cette épisode sanglant.

Les 6 et 7 novembre 1985, le Palais de Justice de Bogota est pris d'assaut par des guérilleros du Mouvement 19 avril (M-19) puis repris par l'armée et ses chars. Une centaine de personnes sont tuées, 11 portées disparues et le bâtiment incendié.

La confusion quant à l'identification des victimes sème le doute sur d'autres dossiers jusqu'alors considérés comme clos, soulignent des experts interrogés par l'AFP.

Les ossements de deux employées de la cafétéria, Cristina del Pilar Guarin et Luz Mary Portela, ont été retrouvés dans des tombes attribuées à une visiteuse, Maria Isabel Ferrer, et à une magistrate, Libia Rincon.

Ceux de la troisième, Lucy Amparo Oviedo, autre visiteuse, avaient été exhumés en 1998 d'une fosse commune dans un cimetière de Bogota, mais pas identifiés jusque-là.

- Chaos dans les cimetières -

Des familles se retrouvent ainsi sans plus savoir où sont leurs êtres chers, d'autres veulent connaître les raisons de la confusion qui les a empêchées si longtemps de faire leur deuil.

"Nous avons obtenu une réponse qui suscite encore plus de questions", a déclaré à l'AFP Edison Cardenas, proche de Luz Mary Portela. Des témoins l'auraient vue sortir du palais avec une blessure au bras. Mais "ils nous l'ont rendue comme si elle était morte à l'intérieur", s'étonne-t-il.

En 2014, la Cour inter-américaine des droits de l'Homme a condamné l'Etat colombien pour la disparition forcée de civils accusés par l'armée d'avoir collaboré avec le M-19, dissout après avoir signé la paix en 1990. Des militaires sont en prison pour ces faits.

Jeudi, le Procureur général a ouvert une enquête contre de hauts officiers de l'époque pour tortures. "Il faut procéder à des exhumations jusqu'à ce que nous soyons sûrs que tous les restes soient correctement identifiés", a déclaré à l'AFP un fonctionnaire de la justice, sous couvert d'anonymat.

Les fosses communes abondent en Colombie, où le nombre de disparus est difficile à établir du fait de la complexité du conflit qui, au fil des décennies, a impliqué insurrections paysannes, guérillas d'extrême gauche, paramilitaires d'extrême droite, forces armées et narcotrafiquants.

Selon les sources, les chiffres varient de 22.000 à 106.000 disparus. "Sur la base de quelle information allons nous les identifier?", s'interroge Delphine Van Solinge, du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) chargé de cette tâche.

Dans ces fosses, disséminées dans les 1.435 cimetières du pays, se trouvent des morts que personne n'a réclamés, mêlés aux victimes de la guerre. "Il est très difficile d'identifier un ou deux morts parmi 5.000", souligne Juan Felipe Berrio, médecin légiste du CICR.

- Plus de disparus qu'une dictature -

Les cruelles méthodes de disparition, tels les fours crématoires des paramilitaires, compliquent la tâche, sans parler des nombreuses rivières qui jalonnent les montagnes et la jungle.

Même les chiffres les plus bas montrent que ce conflit a fait plus de disparus que la plus violente des dictatures latino-américaines des années 70-80.

Pour Pablo Angarita, politologue de l'Université d'Antioquia, la disparition forcée utilisée, selon lui, surtout par les paramilitaires démobilisés dans les années 2000, était une "stratégie" de l'Etat pour échapper à sa responsabilité.

"Ainsi l'Etat contrôlait l'opposition, les mouvements sociaux sans être directement impliqué", précise-t-il, estimant qu'"il est lamentable qu'un Etat se proclame démocratique (...) et qu'une telle pratique se développe simultanément".

Les guérillas ne sont pas exemptes. Les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc, marxistes), en pourparlers de paix avec le gouvernement depuis 2012, ont ce mois-ci signé un accord pour localiser ceux qui un jour sont tombés entre leurs mains et n'ont jamais reparu.

pcp-fpp/plh