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18/10/2015 04:09 EDT | Actualisé 18/10/2016 01:12 EDT

Un village français honore "ses" tirailleurs sénégalais et les morts de Thiaroye

"On n'avait jamais vu de Noirs". Fin 1944, des tirailleurs sénégalais ont été détenus dans un village de l'ouest de la France, qui entretient leur souvenir et celui de certains de leurs compagnons d'armes massacrés à leur retour en Afrique.

De novembre 1944 à janvier 1945, environ 300 soldats africains, ayant combattu pour la France, ont été maintenus prisonniers à Trévé, en plein coeur de la Bretagne. Leur tort: avoir refusé d'embarquer vers le Sénégal, faute d'avoir reçu le complément de solde qui leur était dû.

"Nous, les gamins, on n'avait jamais vu de Noirs", raconte Lucien Perret lors d'un débat organisé en leur mémoire. A l'époque, cet habitant de Trévé avait 15 ans et ne connaissait pas non plus le mot "musulman", la confession de plusieurs de ces soldats.

En cette soirée d'automne, plus de 200 des 1.600 habitants du village se serrent autour de lui dans une salle des fêtes pleine à craquer. Certains se souviennent de moments partagés à l'église avec des tirailleurs catholiques ou aux champs, quand ils obtinrent des autorisations de sortie. "Ils nous ont aidé à ramasser les pommes et à faire le cidre", se rappelle un habitant.

Le village de Trévé a renoué avec ce pan de son histoire au début des années 2000 à l'initiative d'une historienne, Armelle Mabon, spécialiste du "massacre de Thiaroye" auquel ces 300 tirailleurs ont échappé.

Une partie de ceux qui avaient accepté d'être rapatriés ont en effet trouvé la mort sous des balles françaises, le 1er décembre 1944, au camp militaire de Thiaroye, près de Dakar, après avoir osé réclamer leur dû. Bilan: au moins 35 morts de source officielle, peut-être 10 fois plus selon Armelle Mabon.

Ces dernières années, de nombreux témoignages ont été recueillis dans le village de Trévé comme à Thiaroye, un livre a été édité et une stèle édifiée en 2011 sur l'emplacement de l'ancien camp.

"Quand j'ai constaté que 30 à 40 personnes de la commune témoignaient, je me suis dit que le motif de la présence de ces tirailleurs sénégalais pouvait nécessiter de notre part une certaine reconnaissance", explique le maire, Joseph Collet.

- 'Blanchiment des troupes' -

Au début de la Seconde Guerre guerre mondiale, le corps des tirailleurs sénégalais, créé en 1857 et qui avait déjà subi de nombreuses pertes lors du premier conflit mondial, comptait près de 180.000 mobilisés.

Lors de la débâcle de l'armée française face aux nazis en 1940, une grande partie sont faits prisonniers. Mais certains s'échappent et participent à la libération de la France.

A l'automne 1944, une opération de "blanchiment" des troupes est toutefois menée sur ordre du général de Gaulle. "En 1943, les Etats-Unis, qui pratiquaient la ségrégation, ont insisté pour que l'armée française soit +blanchie+", explique l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch, spécialiste de l'Afrique.

"Les thèses raciales étaient institutionnalisées en Occident, et toute demande des +indigènes+ était qualifiée de +rébellion+", poursuit-elle, en soulignant que le drame de Thiaroye est survenu dans "un contexte où les administrateurs coloniaux jouissaient d'une impunité totale."

Pour rendre justice aux tirailleurs, Trévé multiplie les échanges. L'été dernier, la commune a accueilli pendant dix jours un camp de jeunes Français, Allemands et Sénégalais qui ont réalisé un film sur la présence des soldats africains en Bretagne.

Le village a également présenté le travail d'un cinéaste et d'une photographe qui se sont rendus à Thiaroye au printemps. Pendant des années, "on trouvait des os d'humains dans le quartier" car les victimes auraient été ensevelies dans "des fosses communes", explique un des habitants interrogés dans ce cadre.

A l'emplacement du camp de Thiaroye se dresse un lycée dont une élève, Ndeye Safy Diedhiou, a fait le voyage jusqu'à Trévé: "Cette histoire nous a beaucoup touchés. On donne beaucoup de versions sur ce massacre, dit-elle. Mais il faut avoir la véritable histoire et qu'elle soit connue dans le monde entier."

mcl-chp/ia

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