POLITIQUE
18/10/2015 10:07 EDT

Justin Trudeau est favori, mais rien n'est garanti

Si l’on peut en croire les sondages, les Canadiens sont sur le point de changer de gouvernement, lundi. Après neuf années de gouvernement conservateur, les libéraux semblent en mesure de reprendre le pouvoir. Cependant, une victoire minoritaire est fort probable et l’on ne peut exclure la possibilité d’une victoire de Stephen Harper et de son parti.

Les projections ci-dessous représentent nos meilleures prévisions de ce qui pourrait ou ne pourrait pas se passer lundi. Elles reposent sur les plus récents sondages dévoilés en octobre. Les calculs tiennent compte des résultats des élections passées et des sondages actuels (tant à l’échelle nationale qu’à celle des circonscriptions) de façon à prédire le vainqueur dans chacune des 338 circonscriptions. Elles incluent les impacts régionaux et de titularisation. Les intervalles de confiance et les chances de l’emporter sont obtenus au moyen de 20,000 simulations tenant compte de l’incertitude des résultats des sondages de même que de la distribution des voix et du système électoral. En d’autres termes, ces simulations visent à inclure chaque scénario possible, compte tenu des informations dont nous disposons actuellement.

Cette longue campagne a comporté trois moments cruciaux. Le premier, début octobre, est survenu lorsque Justin Trudeau a dépassé de (faibles) attentes lors du débat organisé par Maclean’s. De façon plus générale, le chef libéral est rapidement parvenu à replacer son parti à une couple de points des deux autres. Bien que plusieurs aient fait abstraction de ce fait, nous estimons que ce fut d’une grande importance. En effet, si les libéraux avaient échoué et poursuivi leur glissade entreprise durant l’été, ils auraient pu disparaître du portrait. Qui plus est, pour 60 à 65 % de la population ayant souhaité un changement de gouvernement, un effondrement rapide des libéraux aurait fort probablement fait du NPD le choix «anti-Harper».

Cette tendance à favoriser un seul parti par opposition au gouvernement en place a placé le NPD en tête, grâce à d’incroyables chiffres au Québec. Il est toutefois nécessaire de faire remarquer que les néo-démocrates ont rapidement chuté en troisième place en Ontario après avoir été impliqués dans une course à trois. Cela est possiblement une indication de ce qui allait suivre.

C’est alors qu’est survenu le niqab, au milieu de septembre, après que la Cour fédérale eut donné aux femmes le droit de porter ce voile lors des cérémonies de remise des certificats de citoyenneté. Que nous estimions cette question sans valeur ou raciste, il ne fait aucun doute qu’elle ait modifié le cours de la campagne au Québec.

Les Québécois sont ceux qui s’opposent le plus à ce signe religieux — bien que les autres Canadiens ne voient pas les choses différemment. La prise de position de Thomas Mulcair à ce sujet — respecter le jugement rendu par la Cour — n’a pas été partagée par une large part des électeurs nationalistes (les électeurs auparavant favorables au Bloc) qui ont changé d’allégeance en 2011. Les néo-démocrates sont passés de quelque 45-50 % et du rêve d’un possible balayage du Québec à une glissade vers la barre des 30 %. Les libéraux n’ont pas vraiment profité de la situation au début, le Bloc et les conservateurs étant repassés au-dessus de 20 %. En ce qui concerne le Bloc, en particulier, cette question pourrait avoir permis à Gilles Duceppe de sauver un parti qui n’allait nulle part et n’aurait probablement élu aucun député. De sorte qu’en ce moment, une course à quatre a lieu au Québec, et il est difficile de dire qui, parmi le NPD ou le Parti libéral, est en tête.

Le débat entourant le niqab ne constitue pas la question principale de cette campagne, mais il a causé la chute du NPD au Québec, il a modifié l’allure de cette campagne. Tout d’abord favori, le NPD se retrouve derrière les conservateurs, les libéraux suivant tout juste après. À la fin du mois de septembre, le scénario semblait idéal pour Stephen Harper, alors que les libéraux et le NPD se partageaient les voix. En prime, des gains étaient même possibles au Québec.

C’est alors que l’Ontario a décidé de s’en mêler afin de défaire les conservateurs. Lors de la première semaine d’octobre, jusqu’au week-end de l’Action de grâce, les libéraux sont passés d’une légère avance pour se retrouver à 10 points et plus devant les conservateurs. Non seulement le NPD était largement en recul en Ontario — parfois sous les 20 % — il semble que Justin Trudeau était finalement parvenu à subtiliser des voix aux conservateurs. Grâce à cette progression en Ontario, les libéraux étaient de retour dans la course, et le vent leur est favorable depuis lors. Le Parti libéral peut même espérer terminer premier au Québec (au chapitre des voix) et en Colombie-Britannique, gracieuseté de ce qui semble être un ralliement de certains électeurs néo-démocrates soucieux de défaire les conservateurs.

Ces derniers jours, nous avons constaté une incroyable similitude entre les sondages, donnant les libéraux à environ 36-38 % et les conservateurs à quelque 30-32 %.

Dans ce cas, pourquoi ne parlons-nous pas de victoire sûre pour les libéraux? L’avance dont ils profitent est importante, mais il est nécessaire de garder en tête que les sondages peuvent se tromper. Et pour que les conservateurs mettent la main sur le plus grand nombre de sièges, lundi, les sondages n’ont même pas besoin de se tromper autant qu’ils l’ont fait en Alberta en 2012 ou en Colombie-Britannique en 2013. Si les sondages sous-estiment les conservateurs par trois ou quatre points en Ontario comme ils l’ont fait en 2011, cela pourrait suffire à nous donner une course 50-50. De façon plus générale, les titulaires ont eu tendance à être sous-estimés dans les sondages lors des précédentes campagnes, ces dernières années.

De plus, les sondages s’accordent peut-être un peu trop. Non seulement ils offrent presque tous les mêmes chiffres à l’échelle nationale, ils donnent aussi le même écart en Ontario. Forum, Angus Reid, Leger et Mainstreet ont les conservateurs à exactement à 33 %, par exemple. Ekos et Nanos ne s’écartent guère de ce chiffre. Compte tenu des échantillons et des différences de méthodologie, les chances que cela soit juste sont très minces. Nous ne disons pas que ce soit une mauvaise chose que les sondages s’accordent, mais quand ils le font à ce point, c’est quelque peu étonnant. C’est à se demander si certains sondeurs n’ont tout simplement pas décidé de ne pas publier certains chiffres parce que ceux-ci s’éloignent trop de la moyenne. Quoi qu’il en soit, ne l’oubliez pas lundi si les sondages se trompent.

Les seuls sondeurs faisant étant d’une course plus serrée sont Ekos et, dans une moindre mesure, Angus Reid. Ekos donne les deux principaux partis à égalité, Angus Reid faisant état d’une différence de seulement quatre points. Ces firmes de sondage mentent-elles ou voient-elles quelque chose qui échappe aux autres? Nous aurons la réponse lundi.

Nous ne pouvons également pas écarter les conservateurs parce que leurs électeurs sont plus âgés et engagés. En d’autres termes, les conservateurs n’ont pas à travailler avec autant d’ardeur pour faire sortir le vote — bien qu’ils profitent d’une machine très efficace pour cela. Les chiffres du vote par anticipation, lors du week-end de l’Action de grâce, en sont une bonne illustration. Même si les libéraux étaient alors en pleine poussée et que la participation fut très élevée, Ekos et Angus Reid présentent des conservateurs plus combatifs que prévu. En particulier, Ekos donne ces derniers à 34,9 % et les libéraux à 32,5 %. Bien que l’on reconnaisse que les électeurs prenant part au scrutin anticipé soient différents des autres, le fait demeure que les électeurs favorables aux libéraux devraient demeurer prudents. Leur parti n’a pas encore gagné.

Disons cependant les choses clairement: une victoire des conservateurs, lundi, constituerait une grande surprise et un coup dur pour la crédibilité des sondeurs (de même que la nôtre). Une victoire libérale demeure le résultat le plus probable.

Ce qui semble moins certain est la question de la majorité. Bien que cela demeure possible — si les sondages sous-estiment les conservateurs, ils peuvent également sous-estimer les libéraux —, nous sommes pas mal certains que personne n’obtiendra une majorité lundi. Ce qui veut dire que pour le NPD, en dépit d’un résultat largement inférieur à ce qu’entrevoyaient certains de ses électeurs il y a un mois, cette formation pourrait se retrouver avec une partie du pouvoir.

Cela signifie également que nous aurons probablement une autre campagne électorale lors des 18 prochains mois. Si le scrutin de lundi se termine comme prévu, il est cependant probable que les conservateurs auront alors un autre dirigeant.

Bryan Breguet a un baccalauréat ès sciences en économie de la politique et une maîtrise ès sciences en économie de l’Université de Montréal. Il a fondé en 2010 TooCloseToCall.ca où il fournit des analyses et projections électorales. Il a collaboré avec le National Post, Le Journal de Montréal et l’Actualité.

Cet article initialement publié sur le Huffington Post Canada a été traduit de l’anglais par Philippe Zeller.

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