DIVERTISSEMENT
14/10/2015 04:49 EDT

«Déracinés»: l'anticonte de l'adoption internationale par Isabelle Hachey (ENTREVUE)

Alain Roberge

Durant les années 80, des centaines de parents québécois ont séjourné à Hato Mayor, une petite ville de République dominicaine, où fonctionnait une « machine à adoption » d’une redoutable efficacité. L’organisation promettait aux parents dominicains de sauver leurs enfants de la pauvreté et de maladies difficiles à traiter dans leur pays, en plus de jurer que leur progéniture reviendrait les aider des années plus tard. Une réalité bien loin des histoires de déchirures, de promesses rompues et d’enfants perdus que raconte dans son premier livre Isabelle Hachey, la journaliste multiprimée de La Presse.

Sujet délicat s’il en est un, l’adoption est trop souvent racontée d’un point de vue positif et salvateur, selon la reporter. « Tous les aspects négatifs sont généralement passés sous silence. Quand on parle avec les familles qui ont adopté, on découvre des situations beaucoup plus difficiles que ne les laissent imaginer les entrevues dans les magazines avec des vedettes qui tiennent leurs petites filles chinoises dans leurs bras. Dans la réalité, on observe plusieurs problèmes majeurs comme les troubles d’attachement. »

Extrait: « Plus tard, Orlando perfectionnera l’art du camouflage et de la dissimulation. Sonder l’âme humaine pour mieux s’y adapter deviendra pour lui un réflexe, presque une seconde nature. Il deviendra caméléon aux personnalités multiples, une sorte de porteur de masques – il s’en fabriquera d’ailleurs une large collection pour parer à toutes les circonstances. Il n’aura aucun scrupule à manipuler ses parents, ses amis, ses employeurs, ses blondes : pour lui, ce sera une question de survie. Mais, quel que soit le masque choisi, il aura toujours du mal à le laisser tomber. À faire confiance, et à aimer. »

L’incapacité à s’ouvrir, de peur d’être rejeté à nouveau. Les greffes qui ne prennent pas avec les parents adoptifs. Les crises. Les adoptés transférés en centre d’accueil. Les enfants et adolescents à la peau foncée qui sont trop noirs de l’extérieur et trop blancs de l’intérieur pour se forger une place dans l’une ou l’autre des communautés. La difficulté de trouver sa place dans le monde, après avoir vu ses racines fauchées. La crainte, viscérale et indomptable, d’être abandonné. Toutes ces zones d’ombre sont racontées du point de vue d’enfants adoptés à Hato Mayor.

« Au début, je voulais surtout suivre Orlando, qui a un frère à Jonquière et dont la sœur adoptive était sa voisine en République. Son histoire est assez incroyable! J’avais envie de raconter ce qu’il a vécu au Québec, de partager ses questions existentielles (pourquoi ai-je été abandonné? pourquoi moi, alors que ma mère a gardé ma plus jeune sœur?) et de l’accompagner lorsqu’il a retrouvé sa famille biologique. »

Au final, l’auteure offre plusieurs points de vue dans le livre. Ceux d’enfants et de parents vivant au Québec (Montréal, Sherbrooke, Jonquière, Québec, Rivière-du-Loup) et des parents de République. « Je ne voulais pas écrire un pamphlet incendiaire contre l’adoption internationale, mais la remettre en question. »

Durant la lecture de Déracinés, les interrogations sont en effet multiples.

Outre leur rêve de parentalité, les Québécois adoptaient-ils des bébés du tiers monde par esprit humanitaire ou priorisaient-ils des enfants en bas âge et sans handicap, alors que les bébés québécois trouvaient difficilement preneurs, à l’époque? Avec le recul, l’adoption internationale est-elle la meilleure solution pour « sauver » ces enfants ou les projets de parrainage sont-ils préférables, afin de leur offrir de meilleures conditions de vie, sans les déraciner?

« C’est certain qu’il vaut mieux parrainer un enfant, lorsqu’il vit dans une famille biologique fonctionnelle et aimante. Il y a un consensus international à ce sujet. La pauvreté ne devrait jamais être une raison pour donner des enfants en adoption. D’ailleurs, l’adoption internationale est devenue un dernier recours, quand toutes les autres solutions ont été étudiées. Au Québec, plusieurs parents se plaignent des contraintes de plus en plus grandes, mais il faut comprendre pourquoi on retrouve moins d’enfants sur le "marché". Les règles sont devenues plus sévères pour empêcher les dérives comme celles que je raconte dans mon livre. »

À l’époque, le clergé catholique de la petite île des Caraïbes a joué un rôle prédominant afin de soutenir le réseau d’adoption établi entre le Québec et Hato Mayor. « La population était très religieuse. La mère d’Orlando se disait que le prêtre et la religieuse d’origine québécoise, qui rencontraient les familles pour voir s’ils avaient des enfants à confier à l’adoption, étaient des représentants de Dieu. Elle, comme les autres, avait une confiance presque aveugle en eux. Ils n’abandonnaient pas leurs enfants de gaieté de cœur. Ils les aimaient comme on aime les nôtres. »

Les hautes instances catholiques ont même fait taire les médias qui flairaient le scandale. « Le prêtre québécois est allé voir un monseigneur très influent dans la région pour l’inviter à visiter le Québec et à rencontrer le pape lors de sa visite à Montréal. Après leur voyage, ils n’ont plus jamais eu de problèmes avec les journalistes locaux… »

Au fil des pages, les lecteurs ne peuvent faire autrement que de s’attacher à Orlando, Alexandrine, Fred et tous les autres. Mais comment Isabelle Hachey, si habituée au recul journalistique, a-t-elle géré ces histoires chargées d’émotions?

« On se fait une carapace en tant que journaliste. Un peu comme la lentille du photographe qui s’installe entre lui et ses sujets, je vois ce qu’on me raconte à travers l’article que je vais écrire. Mais on n’est pas immunisé. Il y a une histoire en particulier qui m’a remuée : celle d’un homme qui pleurait son fils depuis 30 ans et qui ne savait pas comment le retrouver. C’était vraiment triste. »

Basé sur 35 entrevues réalisées en 2014 et 2015, le livre est un projet à long terme qui a également changé son rapport avec ses intervenants. « Je me suis attachée à eux. Mes "personnages" sont de vraies personnes. Je suis même devenue amie avec Orlando. J’espère que cette amitié parait dans le livre, mais c’est un fait étrange pour moi. Ça ne m’est jamais arrivé dans mon travail à La Presse. »

Le livre Déracinés – Les enfants perdus d’Hato Mayor est présentement en librairies.

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