Cet article fait partie des archives en ligne du HuffPost Québec, qui a fermé ses portes en 2021.

Elizabeth May: «Stephen Harper devrait avoir honte» de sa campagne

Pour Elizabeth May, peu d’exemples démontrent avec plus de clarté la façon dont le chef conservateur Stephen Harper a manipulé cette campagne électorale que l’engagement pris par son parti, la semaine dernière, afin de créer une ligne de dénonciation des «pratiques culturelles barbares».

Un texte de Ryan Maloney et Althia Raj

Il s’agissait d’un autre moment ayant confirmé à la dirigeante du Parti vert que la plus longue campagne électorale canadienne en 143 ans a, paradoxalement, donné lieu à moins de débats constructifs sur les enjeux réels.

«Je crois que Stephen Harper devrait avoir honte de ce qu’il a fait au cours de cette campagne électorale», a affirmé May, vendredi, lors d’un entretien accordé à Althia Raj, du Huffington Post Canada.

«J’espère que les électeurs canadiens — en particulier les électeurs conservateurs — décideront qu’ils ne peuvent récompenser ce genre de comportement.»

L’annonce d’une ligne d’aide à la GRC est survenue alors qu’étaient chaudement débattus le droit des musulmanes à porter le niqab lors des cérémonies de prestation du serment de citoyenneté ainsi que le projet du gouvernement fédéral visant à dépouiller de leur citoyenneté les Canadiens reconnus coupables de terrorisme.

May a indiqué que cela lui avait rappelé Chris Alexander, ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration, frappant son bureau à la Chambre des communes alors qu’il lui demandait comment pouvait-elle ne pas qualifier de barbares les crimes dits «d’honneur».

À l’époque, les députés débattaient de la Loi sur la tolérance zéro face aux pratiques culturelles barbares — une législation qualifiée par May d’insulte au Parlement et à la démocratie parlementaire, et qui déclarait «illégales» des choses qui étaient déjà illégales.

Elle a voté contre cette loi.

«Les meurtres d’honneur. Ne sont-ils pas déjà illégaux? Le meurtre. Déjà illégal», a-t-elle dit vendredi.

«Nous avons maintenant une ligne pour faire état des pratiques culturelles barbares sans que quiconque comprenne qu’il s’agit-là d’une complète manipulation d’une question qui n’existe pas», a indiqué May.

Elle s’est dite carrément «embarrassée» par cette affaire.

Les conservateurs alimentent les flammes de la xénophobie, affirme May

La dirigeante des verts croit que le débat sur le niqab et le sentiment parmi certains que les musulmans servent de boucs émissaires ont révélé la pire facette des tactiques du Parti conservateur.

«C’est une tentative pour alimenter ce que j’espérais inexistant au Canada — les flammes de la xénophobie, a-t-elle dit. Et oui, les Canadiens musulmans se sentent visés.»

May a raconté qu’une jeune femme de 19 ans dont les parents ont émigré du Pakistan au Canada avant sa naissance l’avait récemment approchée, lors d’un rassemblement, pour lui dire que pour la première fois de sa vie, elle avait peur.

«Elle craint de ne pas être la bienvenue au Canada, a-t-elle ajouté. Elle est Canadienne. Elle est née ici.»

Et si la position adoptée contre le voile couvrant le visage a quelque chose à voir avec l’égalité, comme le maintient Harper, May a un conseil à offrir au leader conservateur.

«S’il est préoccupé par les droits de la femme, a-t-elle dit, où est l’enquête sur les femmes autochtones disparues et assassinées?»

May estime qu’un autre élément de la question du niqab devrait ennuyer les personnes aux tendances conservatrices: l’insistance du gouvernement fédéral à gaspiller de l’argent dans des «procès inutiles» qu’il n’a pas «la moindre chance de gagner».

May encore ennuyée par l’absence de Harper à certains débats

La dirigeante des verts a également reproché à Harper d’avoir boudé le débat en anglais télédiffusé à la grandeur du pays par le consortium des médias, de même qu’un événement portant sur diverses questions féminines.

«Il fait toute une histoire avec le fait qu’une femme montre ou non son visage, mais il ne montre pas le sien», a-t-elle déploré.

May a reconnu que l’absence d’un débat du consortium pourrait causer du tort à son parti lors de la présente campagne, les verts ayant obtenu leur nombre de votes le plus élevés en 2008, après qu’elle eut pris part au débat des chefs. On lui a refusé cette chance il y a quatre ans.

May est également déçue que le chef du NPD, Thomas Mulcair, ait permis à Harper de se «tirer d’affaire» en refusant de participer à tout débat n’incluant pas le leader conservateur. Elle estime que cela a constitué une «erreur tragique» qui a privé les Canadiens de leur meilleure chance de voir les chefs défendre leurs idées.

Les libéraux, les néo-démocrates, les verts et le consortium avaient convenu qu’un lutrin vide représenterait le Parti conservateur si Harper mettait à exécution sa menace de ne pas prendre part à l’événement, a indiqué May.

Elle demeure convaincue que la perspective d’une telle image diffusée dans les foyers à la grandeur du pays aurait été suffisante pour inciter Harper à se présenter.

La question de la coalition

Contrairement aux autres dirigeants fédéraux, May reconnaît qu’elle ne sera pas première ministre après le 19 octobre.

Elle a cependant confiance de pouvoir conserver son siège dans Saanich–Gulf Islands, en Colombie-Britannique, et d’être rejointe aux Communes par d’autres verts qui chercheront à trouver un terrain d’entente dans un Parlement qu’elle prévoit minoritaire.

May dit accorder peu d’importance au fait que ce soit Mulcair ou le chef libéral Justin Trudeau qui devienne premier ministre, mais elle aimerait que les deux rivaux commencent à travailler ensemble.

«Nous aurions eu une campagne électorale tellement plus productive si Tom Mulcair et Justin Trudeau avaient passé moins de temps à s’en prendre l’un à l’autre et s’étaient attardés davantage aux réalisations de Stephen Harper», a-t-elle dit.

Mulcair et Trudeau ont tous deux fait le serment de ne pas soutenir Harper si jamais ce dernier remporte une victoire minoritaire. Au sujet d’un éventuel gouvernement de coalition, May a indiqué qu’il reviendrait aux députés de parvenir au «meilleur arrangement possible pour avoir un Parlement productif pendant le plus longtemps possible».

Et cela n’arrivera pas sous les conservateurs, a-t-elle affirmé.

Les verts sont prêts à soutenir un gouvernement de coalition à certaines conditions, incluant l’abrogation de la législation antiterroriste du gouvernement, l’adoption de mesures pour lutter contre le changement climatique, une réforme du système uninominal majoritaire à un tour, de même que l’interdiction de la présence de pétroliers le long des côtes de la Colombie-Britannique.

Enfin, les verts exigeraient que soient limités les pouvoirs «excessifs» du Cabinet du premier ministre, une institution dont elle a déjà affirmé qu’elle était «remplie d’impitoyables psychopathes».

Mais une fois la poussière tombée, a indiqué May, tous les partis devront s’assurer que les conseillers ayant dirigé leurs campagnes n’aient pas l’occasion de déterminer le programme parlementaire.

«Cela doit cesser, car c’est absolument contre-productif si l’on veut atteindre les objectifs pour lesquels les Canadiens nous élisent au Parlement, a-t-elle dit. Nous devrions aller au travail.»

Dirigeante de son parti depuis 2006, May n’a pas voulu prédire ce qui pourrait lui arriver si jamais les verts ne parvenaient pas cette fois à élire plus d’une personne. En vertu de la constitution de sa formation, les chefs sont soumis à un examen au terme de chaque campagne.

«Je ne suis pas friande de politique, a-t-elle dit. J’aime le Parlement.»

***

Autres moments clés de l’entrevue accordée par May au HuffPost:

Sur le vide du débat opposant les budgets équilibrés aux déficits…

«S’il y a eu une discussion sur l’économie, elle a porté sur la question très étroite du déficit ou de l’excédent, du point de vue budgétaire. Pas sur la santé de l’économie dans son ensemble. Que nous ayons un déficit ou un excédent importe peu pour l’économie canadienne.»

Sur les pressions auxquelles font face les supporteurs des verts afin qu’ils votent de façon stratégique sur l’île de Vancouver et à Guelph...

(Questions posées par deux lectrices, Lela Cruikshank et Nancy Livingston)

Voyez sa réponse ci-dessous:

 

Sur l’opinion voulant que la plupart des sables bitumineux doivent demeurer dans le sol pour que le Canada atteigne ses cibles de réduction d’émissions de gaz à effet de serre…

«Les deux tiers des combustibles fossiles mondiaux doivent demeurer dans le sol. Ce n’est pas l’opinion du Sierra Club ou de Greenpeace, mais de l’Agence internationale de l’énergie, de la Banque mondiale, du FMI. Nous constatons un incroyable retournement des institutions mondiales qui partagent maintenant l’opinion des scientifiques voulant que nous devrions éviter une augmentation moyenne de 2 degrés Celsius de la température mondiale.»

Pourquoi elle s’oppose au Partenariat Trans-Pacifique…

Voyez sa réponse ci-dessous:

 

Sur la possibilité d’étendre l’assurance maladie à l’homéopathie…

(Question posée par un lecteur, Matthew Hooper)

«Non. Nous sommes en faveur d’accroître la portée de l’assurance maladie afin d’inclure la médecine complémentaire et alternative ayant une base empirique. Ainsi, étendre l’assurance maladie à la chiropraxie, étendre l’assurance maladie à d’autres secteurs de la médecine où les Canadiens consacrent beaucoup d’argent à des choses que leur médecin leur recommande, mais pour lesquelles ils ne sont pas couverts.»

Sur son objectif principal lors de cette campagne…

(Question posée par une lectrice, Lilianne Michaud)

«Notre objectif principal est de nous assurer de rétablir une saine démocratie au Canada. Nous croyons que l’ingrédient manquant dont nous avons besoin au Parlement est davantage de députés verts, mais je suis très confiante que dans un Parlement minoritaire, une fois Stephen Harper parti, nous serons en mesure de changer la façon dont fonctionne le Parlement afin que l’on puisse à nouveau y faire entrer des écoliers sans avoir à craindre que votre professeur vous pousse dehors pour cause de mauvaise conduite.»

Sur une réouverture de la Constitution afin d’abroger le Sénat…

(Question posée par un lecteur, Alfredo Franco Cea)

«Nous sommes en faveur d’une réforme du Sénat. Quoi que vous fassiez au sujet du Sénat, cela va nécessiter une réouverture de la Constitution, de sorte qu’il s’agit d’un processus long et difficile. Pour le moment, nous ne sommes pas en faveur d’une abolition. La politique du parti est d’appuyer l’élection des sénateurs en fonction de la représentation proportionnelle, mais franchement, le problème urgent est celui que nous pouvons régler beaucoup plus facilement.

«Nous n’avons pas à ouvrir la Constitution pour nous débarrasser de l’abus excessif du pouvoir exercé par un premier ministre. Nous n’avons pas à ouvrir la Constitution pour faire passer notre système électoral à la représentation proportionnelle, ni pour rétablir un processus de comité correct, ni pour enlever leur bâillon aux scientifiques. Ce sont toutes des choses à la Chambre des communes qui n’exigent pas une réouverture de la Constitution. Voilà donc la première priorité.»

Cet article initialement publié sur le Huffington Post Canada a été traduit de l'anglais par Philippe Zeller.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST:

INOLTRE SU HUFFPOST

Les promesses de la campagne électorale

Envoyer une correction
Cet article fait partie des archives en ligne du HuffPost Canada, qui ont fermé en 2021. Si vous avez des questions ou des préoccupations, veuillez consulter notre FAQ ou contacter support@huffpost.com.