POLITIQUE
10/10/2015 01:26 EDT | Actualisé 10/10/2015 01:26 EDT

Ces Québécoises en niqab qui ne peuvent pas «retourner dans leur pays»

Rencontre avec trois Québécoises converties qui ont décidé de se voiler le visage, au risque de choquer les gens de «leur pays».

Elles mangent du pâté chinois, écoutent Unité 9 le mardi soir et pensent que le Québec devrait devenir un pays indépendant – ou du moins, elles le pensaient jusqu’à tout récemment. Rencontre avec trois Québécoises converties qui ont décidé de se voiler le visage, au risque de choquer les gens de « leur pays ».

On serait porté à croire que Warda Naili, 31 ans, Carina Demonceaux, 24 ans, et Julie* (nom fictif), 18 ans, sont devenues musulmanes par amour et ont été contraintes de porter le niqab. Pourtant, deux d’entre elles affirment avoir choisi de se couvrir le visage au grand dam de leur mari.

La troisième, Julie, porte le jilbab – ce long voile qui montre le visage, mais qui couvre les formes du corps. La jeune femme aux yeux bleus avait la moue boudeuse au moment de notre rencontre. Elle veut commencer à porter le niqab, mais son mari est catégorique. Il ne veut rien savoir, il a trop peur qu'elle se fasse agresser dans la rue, dit-elle.

« Le voile, il fait partie de notre religion. Ce n’est pas parce que les Québécois chrétiens ont mis leur religion de côté qu’on doit le mettre de côté aussi, compare-t-elle. La majorité des Québécois ne vont plus à l’église, ils mangent de la viande le vendredi et ils ne font plus le carême. »

Julie a été élevée à Montréal par un père très strict et très croyant. Entre deux « Je vous salue Marie », plus jeune, elle n’hésitait pas à aller insulter les musulmans de son quartier multiculturel.

« J’ai même déjà demandé à une madame voilée ce qu’elle faisait avec une nappe sur la tête », raconte-t-elle.

Mais lorsqu’un pasteur américain a déclaré vouloir brûler un Coran pour chaque victime de l’attentat du 11 septembre 2001, elle a voulu savoir pourquoi ce livre sacré attisait tant la haine. Curieuse, elle s’est rendue à la bibliothèque pour l'emprunter. Son intérêt pour l’islam s’est par la suite transformé en conversion. Elle avait 15 ans.

Carina vient elle aussi d’une famille catholique très stricte. Sa mère est italienne et la famille de son père est française. Sa grand-mère paternelle a quitté l'Algérie pendant la guerre d'indépendance.

« J’étais mélangée. Je ne fittais pas trop dans la société. Je voulais appartenir à une communauté qui aurait les mêmes valeurs que moi », raconte la mère de deux jeunes enfants. Elle dit avoir trouvé ce qu’elle cherchait lors d’un voyage en Algérie.

Les membres de sa famille d'origine française pensent qu’elle a rejoint l’ennemi en se voilant le visage.

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Warda ne cache pas son passé « olé olé ». Elle a décidé de changer sa vie du tout au tout en se convertissant à l’islam, puis en se voilant progressivement.

« J’ai changé une dépendance pour une autre », laisse-t-elle tomber, précisant que sa conversion l'a rendue plus forte.

Warda, Carina et Julie ont toutes leur lot d’histoires d’horreur au quotidien. Elles se sont fait cracher dessus, des gens leur ont lancé des bouteilles en direction de la tête ou ont feint de les écraser en voiture. Et la situation n’a cessé d’empirer depuis le débat sur la Charte des valeurs québécoises, disent-elles.

« C’est comme si on était toujours en campagne électorale. Il faut qu’on fasse un effort de plus pour être gentilles, patientes, tolérantes. Parce que si on montre de l’énervement, ça va se retourner contre nous », déplore Warda.

À l’inverse, si elles tentent d’ignorer les autres, elles seront traitées de femmes soumises, selon Julie. « On ne peut pas toujours rester calmes et polies, dit-elle. Parfois, notre caractère de Québécoise ressort un peu. »

Carina sort de chez elle le moins possible. Quand elle n’a pas d’autre choix que d’aller dehors, surtout avec ses enfants, elle doit se préparer psychologiquement la veille à se faire insulter et crier après.

Avec tous les problèmes que lui cause le niqab, pourquoi s’évertue-t-elle à le porter?

« J’aimerais que le monde s’arrête pour me poser la question gentiment, pas agressivement, réplique-t-elle. Certains pensent que tu renies ta culture et tes origines. Mais ce n’est pas vrai. »

Carina explique qu’elle a du mal à supporter les commentaires sur son physique, ainsi que le regard des autres. Même enceinte et portant le hijab, elle s’est déjà fait accoster dans un coin par un homme qu’elle ne connaissait pas. Le niqab est donc un « bouclier » pour elle.

« Moi, je suis bien avec mon niqab. Je le porte pour mon Créateur, puis je le porte pour moi. Pourquoi est-ce que je l’enlèverais? » demande Warda.

« Ils ne vont pas plus t’aimer, après… », ajoute Julie.

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La Pakistanaise Zunera Ishaq a prêté le serment de citoyenneté avec son niqab, vendredi, après avoir été le centre de l’attention de la campagne électorale.

« Elle aurait pu casser, mais je suis contente qu’elle ait résisté, dit Warda Naili. Je suis contente que la Cour d’appel ait rejeté la demande du Parti conservateur parce que je vois qu’en quelque part, nos droits sont respectés. La Charte des droits et libertés est respectée. Puis ça, c’est important. »

Alors que s’achève la campagne électorale et que les électeurs commencent à voter par anticipation – avec un sac de patate sur la tête – les trois Québécoises considèrent que le débat du niqab a permis aux conservateurs de faire diversion sur les véritables enjeux.

Elles déplorent que certains partis aient exploité, à des fins politiques, une « poignée de femmes » qui portent le niqab.

« Moi, personnellement, je ne vote pas parce qu’il n’y a personne qui va avoir ma défense à cœur, se désole Carina. Je n’ai pas envie de voter pour le moins pire. »

Indépendantiste dans l’âme, elle s’inquiète cependant des dérives identitaires au Québec. Car Carina persiste et signe : porter le niqab n’est pas un rejet des valeurs québécoises.

« À part de ne pas boire et de ne pas manger de cochon, je ne vois pas comment je rejette les valeurs québécoises », dit-elle.

Warda, qui avait un nom québécois avant de se convertir, était résolument indépendantiste. Plus jeune, elle militait pour le respect de la loi 101 et brandissait le drapeau des Patriotes avec ses amis dans les quartiers anglophones de Montréal.

Maintenant, elle clame haut et fort qu’elle est Canadienne. « Là, je pourrais comprendre qu’on me traite de traîtresse à ma patrie », lance-t-elle à la blague, puisqu'elle se le fait dire souvent en raison du port du niqab.

Quand elles se font dire de « retourner dans leur pays », Warda, Carina et Julie sortent leur plus bel accent québécois. Malgré tout, elles constatent qu’elles sont devenues des étrangères bien malgré elles.

En attendant de peut-être déménager dans un autre pays où le niqab est mieux accepté, elles espèrent pouvoir enfin se promener sans crainte d’être agressées.

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