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09/10/2015 09:48 EDT | Actualisé 09/10/2016 01:12 EDT

La Tunisie fait figure de "rescapée", mais l'éveil démocratique a touché tout le monde arabe (chercheur)

L'attribution du Nobel de la Paix au quartette tunisien est une "injonction démocratique" à cet Etat encore fragile, seul "rescapé" du "Printemps arabe", mais aussi un message aux pays dont la révolution a été écrasée, estime le chercheur français Vincent Geisser (Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman).

Q- La Tunisie, berceau des printemps arabes en 2011, est-elle "le dernier espoir" de démocratie dans la région ?

R- C'est le seul pays touché par les "printemps" à poursuivre un processus démocratique. Il y a un bilan très positif en Tunisie, avec de vrais acquis : une nouvelle génération de jeunes qui font de la politique est apparue, des espaces de protestation ont fleuri. Les régions, totalement ignorées sous Ben Ali, ont émergé comme acteurs. Il y a une société civile post-révolutionnaire, des contre-pouvoirs, des institutions, un parlement élu démocratiquement. Je note d'ailleurs que les grands absents de ce prix Nobel, ce sont les députés constituants (élus en 2011 aux premières élections après la chute de Zine el Abidine Ben Ali, ndlr) qui ont travaillé pendant trois ans et donné naissance à la première Constitution démocratique du monde arabe...

Mais en dépit de ces acquis, la Tunisie est encore dans une zone grise, une situation fragile et précaire. Il y a une coalition de grand partis hégémoniques au Parlement, pas de réelle opposition, on constate des tentations ou des relents autoritaires réels, la grande réforme promise de l'appareil sécuritaire n'a jamais été faite... Sans compter le contexte externe (le chaos libyen, ndlr) et la menace jihadiste.

Ce pays est donc toujours en zone de turbulences. Mais compte tenu de la situation ailleurs, on peut dire que la Tunisie est la rescapée des printemps arabes.

Q- Quelle sont les perspectives pour les pays touchés par une révolte populaire en 2011 et qui ont sombré dans le chaos ou la répression ?

R- On assiste aujourd'hui à une forme de résilience autoritaire dans le monde arabe, dont l'exemple le plus flagrant est l'Egypte, avec le président Sissi et son régime, à certains égards encore plus autoritaire que ne l'était celui de Moubarak (renversé en 2011, ndlr).

Mais je pense que ce retour de l'autoritarisme est sur du court et moyen termes. Car il y a eu un réveil des sociétés, une nouvelle génération qui est apparue, une parole qui s'est libérée, et on ne pourra pas redevenir comme avant. Le monde arabe a connu une sorte d'audace démocratique qu'il sera impossible de faire taire, des espaces de liberté ont été conquis en dépit des logiques répressives.

Cela va évidemment prendre du temps, mais je crois qu'on est entré dans la période post-dictatures des années 60-70. Pour le moment, c'est à l'échelle des sociétés, pas à celle des régimes.

Q- Peut-on vraiment parler d'espoir quand on voit ce qui se passe en Syrie ?

R- La Syrie est un cas particulier, avec d'une part un régime jusqu'au-boutiste et d'autre part des interventions extérieures qui ont changé la nature du conflit.

Mais en Syrie aussi, des espaces de protestation ont émergé. Ils sont occultés par l'ampleur et l'atrocité de ce qui se passe, mais de très nombreux Syriens refusent toujours aujourd'hui de se laisser enfermer dans l'alternative "Assad ou l'Etat islamique".

Je crois que l'attribution du Nobel de la Paix au Quartette tunisien peut être aussi un message, celui que la démocratie est possible dans le monde arabe. On peut y lire à la fois une sorte d'injonction démocratique pour la Tunisie et un signe aux autres pays dont le "printemps" a mal tourné.

Propos recueillis par Cécile FEUILLATRE

cf/chp/bds