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09/10/2015 03:50 EDT | Actualisé 09/10/2016 01:12 EDT

20 ans après, l'assassinat d'un juge français à Djibouti reste une énigme

Le cadavre d'un juge en partie dénudé et calciné au pied d'une falaise près de Djibouti. Vingt ans après, l'assassinat du magistrat français Bernard Borrel reste une énigme qui a longtemps empoisonné les relations entre Paris et son ancienne colonie.

"Je suis une veuve en guerre contre le mensonge d'Etat", explique Elisabeth Borrel.

L'enquête judiciaire, instruite depuis 1997 pour assassinat court toujours. Et de nouveaux actes vont être diligentés, selon une source proche du dossier: des prélèvements ADN pour identifier une empreinte génétique retrouvée sur le short du juge en 2006, l'analyse du disque dur du magistrat, d'une trace papillaire sur un briquet et du carburant utilisé pour l'immolation.

Mais les dernières demandes de déclassification sont restées lettre morte et l'un des principaux suspects, Awalleh Guelleh, à l'encontre duquel un mandat d'arrêt a été délivré en 2006, est peut-être décédé.

Le corps de Bernard Borrel, chargé de mission auprès du ministre djiboutien de la Justice, est retrouvé au matin du 19 octobre 1995 dans la région désertique de Goubet-Al Karab à 80 kilomètres de la capitale.

Sans qu'aucune autopsie ne soit pratiquée, l'ambassade de France diffuse rapidement un communiqué: "Bernard Borrel s'est donné la mort".

Le juge, 39 ans, se serait aspergé d'essence puis aurait dévalé une pente le corps embrasé. Il se serait écroulé après avoir marché pieds nus sur des rochers escarpés, sans s'abîmer la voute plantaire. Un seul bidon sera retrouvé sur les lieux, mais deux produits incendiaires seront identifiés.

Malgré ces incohérences, le suicide restera la thèse officielle pendant douze ans. En 2007, la justice confirme l'origine criminelle du décès, juste après une rencontre entre Elisabeth Borrel et le président d'alors, Nicolas Sarkozy.

Entre-temps, le corps du juge sera exhumé deux fois pour être autopsié. Le second examen relève les traces d'un traumatisme crânien et d'une fracture à l'avant-bras gauche rendant "difficilement plausible la thèse d'une auto-agression".

Début 2000, un témoignage relance l'enquête: Mohamed Saleh Alhoumekani, lieutenant de la garde présidentielle djiboutienne, affirme avoir entendu cinq hommes rendre compte de la mort du "juge fouineur" à l'actuel président de la République, Ismaël Omar Guelleh, alors directeur de cabinet de son prédécesseur Hassan Gouled Aptidon.

"J'ai subi d'énormes pressions pour revenir sur mes déclarations. Je ne veux plus rien avoir à faire avec cette histoire", dit-il, contacté par l'AFP en Belgique, où il s'est réfugié.

- Pressions -

Vingt ans après les faits, Elisabeth Borrel reste donc persuadée qu'il s'agit d'"un crime d'État qui pourrait impliquer le président de Djibouti et des ressortissants français".

Selon un ancien membre du renseignement militaire français, Bernard Borrel enquêtait sur "des trafics" auxquels Ismaël Omar Guelleh aurait été mêlé.

Plusieurs pistes n'ont jamais été explorées, notamment celle d'"un trafic d'uranium enrichi impliquant responsables africains et sociétés européennes", relève Laurent de Caunes, avocat des enfants Borrel.

Le juge aurait aussi pu détenir des informations gênantes sur un attentat survenu à Djibouti en 1990.

"On connaîtra un jour les circonstances de l'assassinat. Mais aujourd'hui, les blocages politiques restent nombreux", souligne l'avocat d'Elisabeth Borrel, Olivier Morice.

Ismaël Omar Guelleh, au pouvoir depuis 1999, n'exclut pas de briguer un quatrième mandat en 2016. Pour la France, l'ancienne colonie est une place stratégique sur la mer Rouge et le golfe d'Aden, qui accueille l'une des premières bases militaires françaises à l'étranger.

Preuve de l'étroite relation bilatérale, Djibouti a demandé en 2004 le dossier Borrel aux autorités françaises. Malgré le refus d'une juge, le ministère des Affaires étrangères annonce qu'il transmettra une copie, avant de renoncer, sous la contrainte de la Cour internationale de justice.

Elisabeth Borrel porte plainte pour "pressions sur la justice" et une enquête est ouverte. Fait rarissime, des perquisitions sont menées au Quai d'Orsay et à la Chancellerie. Les juges se déplaçent même au palais présidentiel, mais sont interdits d'accès.

"Il fallait envoyer un signal apaisant à Djibouti, (...) les tensions diplomatiques étaient très fortes à cause de l'affaire Borrel", justifiera devant les enquêteurs Michel de Bonnecorse, le "Monsieur Afrique" de l'Elysée de 2002 à 2007, selon la source proche du dossier.

Pour Elisabeth Borrel, "une première victoire" a été remportée en avril. La France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme pour avoir violé la liberté d'expression d'Olivier Morice. L'avocat avait reproché à une magistrate française sa "connivence" avec la justice djiboutienne dans cette affaire.

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