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08/10/2015 11:27 EDT | Actualisé 08/10/2015 11:35 EDT

« La belle mélancolie » de Michel Jean: Trafiquants d'image, conflits intérieurs et crise au Nunavik (ENTREVUE)

SScott

Arnaud Delagrave, gestionnaire d’image engagé par les tout-puissants du pays, est appelé en renfort au Nunavik, où un accident minier a tué 12 hommes, donc une dizaine d’Inuits. Son mandat: orienter l’information et contenir la crise médiatique qui pointe à l’horizon, alors qu’il se questionne de plus en plus sur la valeur de son travail et qu’il voit ses idéaux confrontés par la jeune femme qu’il fréquente. La belle mélancolie est le cinquième roman de Michel Jean.

Quiconque suit la carrière d’écrivain du journaliste et lecteur de nouvelles a remarqué l’amour qu’il porte aux secteurs méconnus, représentés cette fois par le Grand Nord.

« C’est un territoire qu’on ne connait pas, même s’il est magnifique. L’environnement là-bas donne une ambiance particulière à mon histoire, avec les rives de l’océan arctique, le désert nordique et la nature aussi belle qu’hostile. J’aime camper mes romans dans des coins du monde auxquels on ne s’intéresse pas beaucoup. C’est un réflexe qui me vient de l’époque où j’animais Québec en direct à RDI. Tous les jours, je traitais des régions. Ça m’a marqué. C’est un réflexe pour moi de penser à la province en entier. »

Deux ans après avoir plongé les lecteurs dans l’horreur des pensionnats autochtones dans Le vent en parle encore, l’auteur s’intéresse de près au Nunavik, là où des morts en série font bien mauvaise presse à la Drago Polar Mine, dont les projets d’expansion suscitent déjà la grogne des environnementalistes. Un drame que le faiseur d’images récupère pour évoquer le résultat inévitable d’une société nordique en décomposition.

Michel Jean ne se gêne d’ailleurs pas pour écrire de quelle façon les habitants du Sud ont semé le chaos dans le Nord à travers l’histoire, en évoquant les problèmes sociaux, la contrebande d’alcool, le désœuvrement des hommes et la création dramatiquement maladroite des 14 villages du Nunavik.

« Je voulais parler des Inuits qui, contrairement à ce qu’on croit, ne font pas partie des Premières Nations et ne sont pas sous la loi des Indiens, mais plutôt sous la responsabilité du gouvernement du Québec. Avant qu’ils entrent en contact avec les Blancs, les Inuits vivaient dans leurs habitations le long de la banquise. Puis, dans les années 50, l’État québécois les a rassemblés de force dans 14 villages. On leur a donné de l’argent pour rester là et les problèmes se sont installés. Parfois on se dit qu’ils pourraient se prendre en main et qu’ils ont une part de responsabilité dans ce qui leur arrive. C’est vrai. Mais on a créé ces conditions. »

Son but n’est pas de faire la morale, mais de mettre en lumière le sort qui leur a été réservé. « Mon roman n’est pas un plaidoyer. Entre montrer une situation et faire la morale, il y a une nuance. Je ne dis pas “c’est dégueulasse ce qu’on a fait.”. Je présente une situation. Si on ouvre la lumière et qu’on voit des rats dans une pièce, on peut être écœurés et fermer la lumière. Ou être dérangés et prendre action. Je laisse les gens juger. »

Lui-même ne s’est pas permis de juger son personnage principal, un traficoteur de réalités travaillant à l’autre bout du spectre médiatique où il évolue comme journaliste. « Quand on est reporter, les faiseurs d’image sont un peu nos adversaires. On se bat contre eux. Mais on les respecte. Je pense que ce sont des gens extrêmement intelligents. Les meilleurs de la profession sont sûrement aussi performants que nos meilleurs journalistes. Les qualités qu’exigent leurs métiers sont d’ailleurs bien semblables à celles d’un bon journaliste : la capacité d’analyser, de différencier les angles potentiels et de les mettre en valeur. Ils s’organisent pour prendre le meilleur parti d’une situation pour leur client. »

Mais voilà, Arnaud Delagrave se questionne de plus en plus sur l’éthique de son travail. Il réalise que son talent sert à sortir des milliardaires du pétrin, alors qu’il a fait sa place dans le domaine en se laissant entraîner par la vie, plutôt que de suivre son cœur. Il n’aime pas ses clients, des gens souvent autoritaires et intransigeants.

Ses problèmes de conscience seront déclenchés par la présence d’Amélie, une jeune avocate d’environ 20 ans sa cadette, qui bouscule ses convictions et insuffle dans sa vie une certaine mélancolie.

« Il est bouleversé par Amélie qui lui demande si c’est vraiment le genre de vie qu’il voulait mener, bien plus que par une crise de la quarantaine ou le Démon du midi. Il n’est pas attiré vers elle parce qu’elle est jeune, mais parce qu’elle lui rappelle quelqu’un qui a marqué son passé. Elle lui sert de révélateur pour le ramener à la case départ. Dans les faits, il aurait pu être aux prises avec les mêmes doutes sur la nature de son travail à 30 ans, mais cela n’aurait pas du tout fonctionné pour la différence d’âge avec la fille. »

À l’image du journaliste sobre, mais investi, qu’il est, Michel Jean fait primer la simplicité dans ses romans. « J’essaie que ce soit le plus simple et épuré possible. Selon moi, quand le propos est sincère, l’émotion va être là. D’un roman à l’autre, mon style est de plus en plus dépouillé. Je trouve que c’est souvent une erreur de vouloir trop bien écrire. Lorsqu’on voit les cordes d’une marionnette, on n’écoute pas ce qu’elle dit. Mais quand on ne voit rien, on se concentre sur l’histoire. Je veux que les gens se laissent emporter par ce que j’écris. »

Le roman La belle mélancolie est présentement en librairies.

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