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07/10/2015 08:04 EDT | Actualisé 07/10/2016 01:12 EDT

L'intervention russe en Syrie enrage la Turquie qui voit ses rêves régionaux s'envoler

La campagne de bombardements russes en Syrie contrecarre les plans du président turc Recep Tayyip Erdogan, qui rêve de voir un régime allié prendre la place de Bachar al-Assad pour redonner à son pays une influence régionale perdue.

Réputé pour sa susceptibilité et son tempérament colérique, le président Erdogan s'est emporté contre son homologue russe, déclarant que Vladimir Poutine commettait "une grave erreur" qui risquait d'isoler davantage la Russie et de porter un coup dur aux relations entre leurs deux pays.

Fidèle allié du régime de Bachar al-Assad, l'ennemi juré de M. Erdogan, la Russie mène depuis le 30 septembre une campagne de frappes qui vise, selon elle, les groupes "terroristes", dont l'organisation jihadiste Etat islamique (EI).

Mais les rebelles syriens et leurs soutiens à l'étranger accusent Moscou de viser surtout d'autres groupes que l'EI afin de défendre le régime qui a perdu de larges zones au profit des rebelles.

Pour ne rien arranger, une série d'incidents aériens ont envenimé les tensions entre la Turquie et la Russie ces derniers jours. Des avions russes ont à plusieurs reprises violé l'espace aérien turc.

Depuis le début du conflit syrien en 2011, la Turquie est l'un des principaux soutiens de l'opposition syrienne. Elle veut ainsi aider à un renversement d'Assad et à l'avènement d'un gouvernement allié qui lui permettrait de retrouver une partie de son influence de l'ère ottomane.

Or l'intervention russe en Syrie vient sérieusement compliquer la réalisation de ce grand dessein, estime le professeur de sciences politiques à l'université Bilgi d'Istanbul Ilter Turan.

"Il semblerait que les Russes ne soient pas (en Syrie) pour combattre l'EI mais pour modifier complètement l'équation afin d'offrir un répit à Assad", analyse-t-il pour l'AFP.

- La Turquie marginalisée -

L'engagement russe en Syrie a pour résultat de fortement polariser les alliances régionales, avec d'un côté Moscou et Téhéran - autre allié de longue date de Damas -, et de l'autre un rapprochement entre Ankara et Ryad.

"La Turquie et ses amis sont marginalisés", estime M. Turan, tout en précisant que "bien avant l'intervention russe, il était clair que les desseins turcs pour la Syrie n'allaient pas se réaliser".

Selon le président Erdogan, l'Iran et la Russie se complètent pour porter assistance au régime Assad: aux Russes les frappes aériennes, aux Iraniens le soutien au sol.

Si Téhéran n'intervient pas ouvertement dans le conflit, des membres des Gardiens de la révolution, l'armée d'élite de la République islamique, sont présents aux côtés des combattants de la milice chiite du Hezbollah libanais, alliée de Téhéran, selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH).

Signe du trouble provoqué dans les milieux nationalistes conservateurs turcs par l'implication grandissante de la Russie et de l'Iran en Syrie, l'éditorialiste Ibrahim Karagul compare leur action à l'invasion américaine de l'Irak en 2003.

"L'intervention de ces deux pays (l'Iran et la Russie) est une invasion de la Syrie", écrit-il dans le journal progouvernemental Yeni Safak.

- Rivalité historique -

Les rapports entre la Syrie et la Turquie s'étaient pourtant réchauffés ces dernières années. Les deux pays travaillent notamment à la construction d'un gazoduc sous-marin et ambitionnent d'atteindre un volume de 100 milliards de dollars de commerce bilatéral d'ici 2023.

Mais le dossier syrien risque de jeter un nouveau froid dans leurs relations.

L'inimitié et la rivalité régionale entre la Turquie et la Russie ne sont pas nouvelles. Les empires russe et ottoman se sont affrontés dans une dizaine de guerres, du XVIe siècle à la Première guerre mondiale, pour le contrôle de la mer Noire et de la région du Caucase.

M. Erdogan aurait été personnellement offensé quand, en avril, le président Poutine avait qualifié les massacres d'Arméniens dans l'Empire ottoman en 1915 de "génocide".

Le président turc "a tendance à voir la politique étrangère - surtout lorsqu'il s'agit de dirigeants autoritaires - en des termes très personnels", explique M. Turan, "ça le perturbe que son ami Poutine agisse d'une manière qui nuise à ce qu'il considère comme les intérêts régionaux de la Turquie".

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