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07/10/2015 02:35 EDT | Actualisé 07/10/2016 01:12 EDT

L'élite française formée depuis 70 ans dans une même école, l'ENA, non sans critiques

Trois présidents, des dizaines de ministres et chefs d'entreprises sont passés sur ses bancs: l'Ecole nationale d'administration (ENA), qui fête ses 70 ans, est une réussite de la "méritocratie" à la française pour certains, le symbole d'un système de castes pour d'autres.

Au sortir de la Seconde guerre mondiale, les autorités françaises issues de la résistance à l'occupation nazie souhaitent "refondre la machine administrative", dont une partie a collaboré avec les Allemands.

L'ENA est fondée avec une ambition: "passer un grand coup de balai" et démocratiser l'accès à la fonction publique "qui était assez dynastique" avant la guerre, rappelle sa directrice Nathalie Loiseau. "De ce point de vue, c'est une réussite", estime-t-elle.

Les exigeants concours d'entrée (environ 1.500 candidats pour 80 places) permettent à des gens de "milieux très divers" de se hisser à des responsabilités élevées "par leur seul mérite", souligne la directrice.

En 70 ans, l'ENA, installée à Strasbourg (est) depuis 1991, a formé quelque 6.500 hauts fonctionnaires français. Même si seul 1% d'entre eux ont fait une carrière politique au niveau national, selon l'ENA, leur réussite braque régulièrement les projecteurs sur l'école.

Le chef de l'Etat socialiste François Hollande et six de ses ministres sont ainsi des énarques. Avant lui, les présidents de droite Jacques Chirac et Valéry Giscard d'Estaing avaient "fait l'ENA", comme les patrons des groupes France Télécom, Air France ou de la banque BPCE.

L'ENA rayonne aussi à l'extérieur: elle a accueilli depuis 1949 plus de 3.400 élèves étrangers venus de 129 pays, dont certains ont aussi connu de belles carrières: l'ex-président du Bénin Nicéphore Soglo, l'ex-ministre de la Défense tunisien Ridha Grira ou le diplomate allemand Joachim Bitterlich...

L'école fait même des émules. En République démocratique du Congo, la nouvelle École nationale de l'administration (ENA-RDC), créée en 2013, s'inspire du modèle de l'ENA française. Sa première promotion est sortie en juillet.

- 'Moule unique' -

Malgré ces succès, "l'ENA n'a pas réalisé le brassage social espéré" avec environ 70% des élèves "ayant un père exerçant une profession supérieure", selon une récente étude du Centre de recherches politique de Sciences PO (Cevipof).

Le tort revient au système éducatif français qui est "plus en forme d'entonnoir que d'ascenseur", souligne Mme Loiseau. "Et nous, on arrive au bout de l'entonnoir..."

Le concours unique d'entrée à l'ENA a aussi ses torts, déplorent plusieurs acteurs de la lutte anti-discrimination: il favorise les candidats dotés d'un fort capital culturel, notamment l'exercice du grand oral qui nécessite de maîtriser les codes de langage et de savoir-être des élites, soulignent-ils.

Conscient de cet écueil, la direction de l'ENA a revu le concours pour "recruter de la manière la plus diverse possible".

Les énarques cristallisent aussi les critiques adressées généralement aux élites, accusées de conformisme, d'arrogance et d'être coupées des réalités. Si les partis populistes sont en pointe sur ce créneau, des voix modérées soulignent le danger de faire de l'ENA un passage obligé pour réussir.

Le centriste François Bayrou avait ainsi prôné en 2007 la suppression pure et simple de l'école, symbole selon lui d'un système de "castes". "Ce moule unique est une faiblesse pour la société française", avait-il plaidé, estimant que les professionnels dotés d'autres diplômes se heurtaient à un "plafond de verre".

Quant aux enseignements, il leur est régulièrement reproché d'imposer une pensée "unique". Dans "La ferme des énarques", une ancienne élève Adeline Baldacchino recommande de renforcer le "savoir critique" et des "stages de terrain au contact direct, quotidien des citoyens".

"L'ENA est une école très exigeante où on apprend des savoirs très concrets", rétorque Félix Blossier, 25 ans, actuellement scolarisé à l'ENA. Sur les deux ans de scolarité, une année est d'ailleurs consacrée à des stages dans différentes administrations, notamment dans les préfectures qui représentent l'Etat au niveau des départements.

Là "on se retrouve parfois à faire des choses improbables", souligne l'ancienne élève Orianne Duprat-Briou. Comme "annoncer un décès" à la famille d'un jeune appelé mort en Algérie, ou "travailler sur les associations de chasse intercommunales", ont raconté d'anciens élèves à l'AFP.

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