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03/10/2015 11:00 EDT | Actualisé 03/10/2016 01:12 EDT

Justin Trudeau et Anne Lagacé Dowson dans Papineau: deux stratégies différentes

MONTRÉAL — À deux pas du métro Fabre, un graffiteur a gribouillé les mots «K.O. Trudeau» sur la pancarte électorale de la candidate néo-démocrate Anne Lagacé Dowson. Comme un cri de ralliement à ceux qui aimeraient voir le chef libéral défait dans sa propre circonscription.

Bien sûr, un K.O. de Justin Trudeau administré par sa rivale du NPD dans Papineau serait hautement surprenant. Mais une victoire néo-démocrate à l'arrachée, en 12 rounds, après avoir grappillé des votes uns à uns? Peut-être.

C'est d'ailleurs ce que s'acharne à répéter Mme Lagacé Dowson en faisant du porte à porte un mardi soir pluvieux de la fin septembre. Un jeune homme ébouriffé lui ouvre la porte de son appartement, tout près du marché Jean-Talon, à Montréal. «Je n'aime pas Justin, je considère peut-être le NPD. Il est battable, selon vous?», demande l'électeur.

Oui, il l'est, assure la candidate, une ex-journaliste de la CBC, avant de rappeler comment le comté avait été chaudement disputé lors du dernier scrutin fédéral. En 2011, M. Trudeau l'avait remporté avec 16 429 voix, suivi du néo-démocrate Marcos Tejada avec 12 102 voix, puis de la bloquiste Vivian Barbot avec 11 091.

Mme Lagacé Dowson fait le pari qu'en ralliant les bloquistes déçus, elle parviendra à lui voler son siège. «Ce qu'on dit à nos amis bloquistes, c'est que c'est nous qui pouvons battre les libéraux», explique-t-elle en entrevue.

Elle tente donc de les convaincre, un électeur à la fois, en frappant à leurs portes, en les interpellant à la sortie des stations de métro, en leur filant un coup de téléphone. Son local de campagne, qu'elle partage sur la Plaza St-Hubert avec le député Alexandre Boulerice, fourmille de bénévoles qui lui donnent un coup de main pour distribuer les dépliants et faire du pointage.

Rien pour acquis

La stratégie de son rival libéral est complètement différente. Le porte-parole libéral Pierre Choquette explique que la campagne locale de M. Trudeau se fait aussi à travers sa campagne nationale, à titre de chef. 

«Beaucoup de personnes nous disent qu'ils sont intéressés (par M. Trudeau), mais qu'ils vont prendre leur temps avant de faire leur choix. Donc, toute la notion de vote stratégique entre en ligne de compte», signale-t-il en interview.

À son avis, les gens veulent s'assurer de se débarrasser de Stephen Harper à Ottawa en votant pour le parti qui a le plus de chances de l'emporter contre les conservateurs. «Quand ils nous disent ça, on comprend une chose: c'est qu'on est mieux de bien travailler ailleurs au Canada si on veut avoir leur vote», conclut-il.

Compte tenu de son rôle de chef de parti et des voyages qu'il mène à travers le pays, M. Trudeau n'a pu visiter sa circonscription que quatre fois depuis le déclenchement des élections. Ce sont donc les bénévoles et les employés de la circonscription qui prennent le relais, au téléphone ou en porte à porte. «Avec la redistribution des frontières électorales, il y a beaucoup de nouvelles portes, de nouveaux pôles électoraux. Le mot d'ordre donné aux bénévoles dès le lancement de la campagne, c'était de ne prendre rien pour acquis, d'aller au-devant, d'expliquer notre programme», souligne M. Choquette.

Papineau, pas très étendue, est toutefois une circonscription extrêmement diversifiée sur le plan culturel, et aussi l'une des plus défavorisées sur le plan économique au Canada, incluant des quartiers comme Saint-Michel et Parc-Extension. Avec le redécoupage de la carte électorale, le comté comprend désormais quelques rues qui appartenaient auparavant à Outremont et à Saint-Léonard-Saint-Michel.

Mme Lagacé Dowson croit parvenir à rallier les électeurs qui ont voté pour Thomas Mulcair dans Outremont en 2011, et pense aussi pouvoir faire le plein de votes vers l'Est. «Il y a plus de gens qui appuient le NPD qu'on le pense. Ce sont des gens qui regardent le statu quo de façon critique», avance-t-elle.

Recul du NPD

Mais si le NPD continue de reculer dans les sondages, les chances de Mme Lagacé Dowson se feront plus minces. D'ailleurs, en lui ouvrant leur porte, quelques électeurs n'hésitent pas à lui confier qu'ils ne portent pas son chef Thomas Mulcair en haute estime.

«Au départ, c'était vous, mon idée», lui confie une dame de l'âge d'or. «Mais la vision de Mulcair dans les débats au sujet de l'immigration ne m'a pas interpellée», ajoute-t-elle, sans pour autant prononcer le mot niqab.

Le candidat bloquiste, Maxime Claveau, dit observer depuis deux semaines une baisse des appuis du NPD quand il va lui-même à la rencontre des électeurs. Il affirme qu'avant même l'arrivée du port du niqab aux cérémonies de citoyenneté comme thème dans la campagne, le vent avait commencé à tourner.

«Il y a beaucoup de souverainistes qui voulaient voter stratégique qui sont revenus au Bloc parce qu'ils se disent qu'ils ne pourraient pas, en toute conscience, voter pour un parti qui se dit progressiste mais qui veut l'austérité. On est en train de voir la vague briser», juge-t-il.

M. Claveau ne croit pas que Mme Lagacé Dowson parviendra à lui arracher bien des votes. En ouvrant une des dernières portes du quadrilatère qu'elle ciblait ce soir-là pour son porte à porte, la candidate néo-démocrate tombe justement sur une bloquiste qui s'assume.

«Je voterais pour vous, mais vous n'êtes pas du bon bord», s'excuse la dame d'une cinquantaine d'années. La candidate néo-démocrate lui lance ses arguments, répète que le NPD préconise une véritable collaboration avec les provinces. La dame l'écoute en souriant, prend le dépliant qu'elle lui tend. 

On saura le 19 octobre si la Mme Lagacé Dowson sera parvenue à convaincre les électeurs de son genre.

À noter que le candidat conservateur dans Papineau, Yvon Vadnais, n'a pas voulu rencontrer La Presse Canadienne pour ce portrait de circonscription.

Fannie Olivier, La Presse Canadienne