POLITIQUE
02/10/2015 01:10 EDT | Actualisé 02/10/2015 11:18 EDT

Gestion de l'offre: la colère des producteurs déferle sur les candidats conservateurs en attendant la conclusion du Partenariat transpacifique

« Mesdames et messieurs, voici votre candidat conservateur dans Mirabel, M. Ferguson! »

Gordon Ferguson ne devait rencontrer que deux productrices de la région, jeudi après-midi, mais il a eu droit à toute une surprise. Quelques dizaines d’agriculteurs et leurs tracteurs attendaient le candidat poteau de pied ferme.

« Nous, ce qu’on veut, c’est la gestion de l’offre intégrale. On ne coûte rien à l’État, on redonne à l’État », a lancé un homme présent sur place.

« C’est juste le gros bon sens, ce que j’entends là, a répondu M. Ferguson, cherchant ses mots. Actuellement, il faut que je m’en tienne à l’information qui me provient du gouvernement – c’est-à-dire que le gouvernement n’entérinera pas une position qui va venir nuire à votre secteur d’activité. Je trouve ça important qu’on puisse se dire les vraies affaires. »

« C’est ben beau tout ça, mais peux-tu transmettre un message à ton chum, le ministre de l’Agriculture fédéral? On est restés plantés là pendant des heures à Ottawa, puis il n’est même pas venu nous voir! Même pas un mot, en anglais, n’importe quoi! »

« On a été respectueux à date! » rajoute un de ses collègues producteurs.

« Si je peux avoir une chance de vous représenter, au niveau fédéral, je peux vous dire que je vais travailler très, très, très, très fort pour m’assurer que les oreilles s’ouvrent quand on parle… puis votre secteur d’activité, ce n’est pas comme une usine de 500 personnes qui ferme. Vous représentez une partie importante de la circonscription, puis je peux vous dire que je vais bûcher comme ça n’a pas de bon sens pour faire avancer ces dossiers. »

« Ben vous pouvez déjà utiliser le pouvoir que vous avez pour influencer les dossiers sur le bureau du gouvernement, comme l’importation des protéines laitières par exemple, s’écrie une productrice. Ça, ce serait une belle preuve qui ferait qu’on voterait probablement conservateur! »

« Il reste trois semaines à la campagne… »

Les esprits s’échauffent alors que Gordon Ferguson tente d’expliquer son inaction dans le dossier du Partenariat transpacifique. Après tout, il n’est pas à la table de négociations, dit-il.

« Vous attendez quoi? Qu’on ferme toute? On n’ira pas travailler chez Walmart, crisse! » lâche un agriculteur.

« Sur ce, je n’irai pas plus loin dans ma rencontre. J’ai beaucoup de lecture à faire. »

« On n’en doute pas! Envoye, ça grouille! »

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Les députés sortants Steven Blaney, Maxime Bernier et Jacques Gourde, entre autres, ont également eu droit à une manifestation dans leur circonscription, jeudi, pour que la gestion de l’offre en agriculture soit préservée dans son intégralité.

À quelques heures d’une possible conclusion du Partenariat transpacifique (PTP), la panique est prise chez les agriculteurs, qui craignent que la gestion de l’offre soit sacrifiée sur la table des négociations. Une décision qui aurait des conséquences tragiques sur l’avenir de l’agriculture familiale au Québec, selon plusieurs producteurs consultés par le Huffington Post Québec.

Ce système, mis en place dans les années 70, vise à maintenir un équilibre entre l’offre et la demande dans les filières du lait, des œufs et de la volaille afin de mieux contrôler la fluctuation des prix et assurer une certaine stabilité aux producteurs.

Trois piliers de la gestion de l’offre

- la gestion de la production

- le contrôle des importations

- une politique de prix qui couvre les coûts de production.

Or, le Canada est le seul pays au monde à maintenir un mécanisme de gestion de l’offre, vu comme une forme de protectionnisme par les autres pays à la table de négociation. Bien que les conservateurs disent vouloir garder ce système, la rumeur veut que le Canada en abandonne une partie, quitte à offrir une compensation pour les producteurs.

« On sent beaucoup de pression des Néo-Zélandais et des Américains pour accéder au marché canadien du lait surtout, mais de la volaille et des œufs également. C’est sûr que les producteurs sont inquiets, parce qu’on est un peu tenus dans l’ignorance présentement », disait le président de l’Union des producteurs agricoles (UPA) Marcel Groleau, en marge d’une manifestation à Montréal, la semaine dernière.

À Atlanta, où ont lieu les négociations, le président de l’UPA dit avoir rencontré le ministre du Commerce international, Ed Fast, qui aurait tenu des propos « rassurants » à l’effet que la gestion de l’offre serait préservée.

Mais il ne faut pas se réjouir trop vite, puisque les agriculteurs ont été amèrement déçus la dernière fois qu’ils ont fait confiance au gouvernement. Marcel Groleau rappelle qu’au terme des négociations du libre-échange avec l’Union européenne, le Canada avait perdu 17 000 tonnes de marché fromager.

« Dans toutes les autres négociations, [les conservateurs] donnent des parts du marché à d’autres pays, mais si on continue à donner ces parts de marché, le système ne fonctionnera plus. Et nos prix continueront de baisser, alors que nos dépenses augmentent », fait valoir Philippe Etter, un producteur laitier de la région d’Ottawa.

***

En août, le chef du Bloc québécois Gilles Duceppe a annoncé que son parti exigerait une importante compensation pour les producteurs de fromage à la suite de l’accord avec l’Union européenne.

« En contrepartie de l’abandon par le fédéral des intérêts de nos producteurs de fromage, nous exigeons la création d’un programme de compensation de 300 M$ afin de permettre à nos fromagers de diminuer leur endettement, de moderniser leurs équipements et de développer leur réseau de distribution pour faire face à la concurrence accrue», avait déclaré Duceppe.

Dans le cas du PTP, par contre, les producteurs sont catégoriques : ils ne reçoivent pas de subventions directes et n’en veulent pas. Ils souhaitent que la gestion de l’offre soit préservée dans son intégralité et que le fédéral contrôle les importations qui font mal à leur part du marché.

Le ministre provincial de l’Économie, Jacques Daoust, a aussi fait savoir que Québec ne voulait rien savoir d’un chèque d’«assurance sociale corporative» pour ses producteurs de lait.

«Une compensation, c’est un genre de paiement parce que tu as perdu, a-t-il expliqué en entrevue avec La Presse Canadienne. C’est une espèce d’assurance sociale corporative, je ne veux pas ça. Dans ce dossier-là, on ne saluera pas l’effort, on va saluer le résultat au niveau de la négociation.»

Pour le candidat libéral dans Mirabel, Karl Trudel, la gestion de l’offre n’aurait jamais dû se retrouver sur la table de négociations, tout simplement. Il accuse les conservateurs d’être de « mauvais négociateurs » à Atlanta, puisqu’ils n’exigent pas de contrepartie.

« On n’a pas à mettre notre gestion de l’offre sur la table, alors que les autres pays ne mettent pas leurs subventions sur la table », compare-t-il.

« Ce système est essentiel à la vitalité de nos communautés rurales et constitue un moteur important de l’économie canadienne », ajoute Ruth Ellen Brosseau, candidate du NPD dans Berthier-Maskinongé.

Elle rappelle que les secteurs laitier et avicole créent plus de 200 000 emplois directs et indirects au Canada et contribuent à plus de 30 milliards de dollars du produit intérieur brut (PIB). Au Québec, ces secteurs contribuent à la hauteur de 8,2 milliards de dollars au PIB et génèrent 92 000 emplois, selon l’UPA.

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Le représentant syndical Réal Brière ne mâche pas ses mots quand il décrit les concessions du gouvernement fédéral, qui permettent au lait « diafiltré » des États-Unis de se frayer un chemin dans les fromages et le yogourt d’ici.

« Si moi, je déclare que je suis fidèle à ma femme, je ne peux pas déclarer que je suis fidèle à 80%. Tu l’es ou tu ne l’es pas. »

« Eux, [les conservateurs], ils sont fidèles à 80%. »

Il explique que la gestion de l’offre ne peut fonctionner que si les trois piliers sont respectés. Actuellement, le libre marché fait son entrée « par la porte d’en arrière », selon lui, puisque les transformateurs comme Agropur ou Saputo importent des États-Unis.

Plus protéiné et moins coûteux, le lait dit « diafiltré » n’est pourtant pas soumis aux mêmes normes que le lait produit dans les fermes familiales au Québec ou en Ontario.

Puisque la gestion de l’offre prévoit que les producteurs rachètent leurs surplus, le lait d’ici non vendu se transforme en lait en poudre entreposé et se vend à perte, souvent. Il est estimé qu’une ferme moyenne perd environ 1000$ par semaine actuellement.

Aux États-Unis, les superfermes avec des centaines, voire des milliers de bêtes, sont la norme. Sans oublier que ces dernières sont injectées aux hormones pour qu’elles produisent plus de lait ou donnent plus de viande.

Dans les pays qui ont abandonné le système de quotas, les régions se vident et les producteurs, désespérés, sont plus nombreux que jamais à s’enlever la vie.

« Le libre marché, ce n’est pas quelque chose qui est bénéfique, surtout dans ce dossier-là. Le lait des vaches shootées aux stéroïdes et aux hormones de croissance arrive jusqu’ici et on n’a plus tellement le choix [de les consommer] », déplore Simon Marcil, candidat bloquiste dans Mirabel.

« La philosophie conservatrice est une philosophie de libre marché, accuse son homologue libéral, Karl Trudel. [Les conservateurs] font preuve de laxisme dans le contrôle des frontières. »

Les protéines laitières se faufilent entre les mailles du filet, parce qu’elles sont mal classifiées. Les transformateurs, qui les importent pour sauver des coûts, ne font donc « rien d’illégal » en ce moment, explique Trudel.

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Selon une étude commandée par Agropur, de 4500 à 6000 fermes pourraient disparaître et 40% de la transformation pourrait déménager vers d’autres pays si la gestion de l’offre était sacrifiée au nom du plus important accord de libre-échange jusqu’à présent.

La situation actuelle fait paniquer les producteurs, qui déplacent vaches et tracteurs de leurs régions jusqu’aux grands centres pour se faire entendre d’ici à ce que le Canada signe le PTP.

Le ministre fédéral de l’Agriculture, Gerry Ritz, a dit ne pas vouloir discuter des négociations en cours par le biais des médias, lors d’un débat organisé à l’hôtel Château Laurier à Ottawa, mercredi.

Il a laissé entendre que le Canada souhaitait protéger les trois piliers de la gestion de l’offre. Mais les producteurs qui l’ont attendu pendant plus de deux heures, en distribuant du fromage en grains aux passants, n’en croient pas un mot.

« On verra la position que le Canada aura prise, mais c’est sûr que les producteurs vont vouloir des explications ou vont vouloir féliciter le gouvernement pour avoir tenu tête aux pressions », explique le président de l’UPA Marcel Groleau.

« C’est clair que si on concède encore une part du marché, les producteurs vont être vraiment en colère. »

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