POLITIQUE
30/09/2015 09:22 EDT | Actualisé 30/09/2015 09:42 EDT

Robert Libman à l'assaut du château-fort libéral de Mont-Royal (VIDÉO)

La réception a été positive chaque fois qu’Anthony Housefather a fait du porte-à-porte pour le Parti libéral dans la circonscription de Mont-Royal. Il n’y a rien d’étonnant à ce que plusieurs électeurs de Côte-Saint-Luc connaissent et apprécient ce candidat, puisqu’il est maire de cette municipalité depuis dix ans.

Pourtant, Housefather semblait découragé lorsque nous l’avons rencontré. Une vieille dame venait de lui dire : « Trudeau est trop jeune pour être premier ministre, et il n’est pas l’ami des Juifs ».

Il faut spécifier que la plus grande partie des électeurs de Côte-Saint-Luc ont voté pour les conservateurs en 2011. Financée à même les fonds publics, leur campagne de séduction de la communauté juive avait fait grand bruit, puisqu’elle reposait sur un dépliant affirmant que le Parti libéral est antisémite.

Le député libéral sortant Irwin Cotler, reconnu internationalement pour sa carrière d’avocat spécialisé en droits de la personne, disait avoir été profondément blessé par une remarque à l’effet qu’il était devenu « anti-Juif ».

Cette campagne a été si efficace que Cotler aurait perdu son siège de député s’il n’avait pu compter sur l’appui de la communauté philippine. Son opposant Saulie Zajdel, défait par 2260 voix, a par la suite été engagé comme assistant spécial du Parti conservateur. Or, cet ex-conseiller municipal a plaidé coupable à des accusations de corruption et d’abus de confiance ce printemps.

Anthony Housefather dit consacrer beaucoup d’énergie à démentir les rumeurs à l’effet que Justin Trudeau est antisémite ou que le Parti libéral est anti-Israël. À la sortie d’une conférence prononcée dans une synagogue par le ministre des Finances Joe Oliver, une femme s’est même approchée pour lui dire : « Je vous ai appréciée en tant que maire, mais je suis consternée d’apprendre que vous n’aimez pas les Juifs. C’est terrible ! Comment avez-vous pu être notre maire? »

« Je lui ai répondu : “Je suis moi-même Juif, comment pouvez-vous penser une telle chose?” », affirme Housefather. « Sa remarque m’a bouleversé. J’ai entendu dire toutes sortes de choses à mon sujet et j’ai une bonne carapace. Il faut s’attendre à être vexé lorsqu’on participe à la vie publique, mais je n’avais jamais imaginé me faire dire une chose aussi ridicule. »

La circonscription de Mont-Royal est détenue par le Parti libéral depuis 1940. L’ex-premier ministre Pierre Elliott Trudeau l’a représentée de 1965 à 1984. Irwin Cotler l’a pour sa part remportée par un score ahurissant de 91,97 pour cent dès sa première tentative, lors de l’élection partielle de 1999.

On y retrouve des quartiers très riches, comme les villes défusionnées de Mont-Royal et Hampstead, où le revenu moyen par ménage atteint 92 804 dollars, selon l’Enquête nationale auprès des ménages effectuée en 2011. La plupart de ses résidents parlent anglais à la maison.

Environ le tiers des résidents de Mont-Royal sont juifs, ce qui en fait la deuxième plus importante circonscription juive au Canada après Thornhill, en banlieue de Toronto. Mont-Royal inclut également l’arrondissement montréalais de Côte-des-Neiges—Notre-Dame-de-Grâce, plus pauvre et multiethnique. On y retrouve donc une grande population asiatique et noire, et la communauté philippine en est la plus importante sur le plan numérique.

Rencontré le temps d’un café au Deli Snowdon, le candidat conservateur Robert Libman souligne que la communauté juive représente 36 pour cent de la population de Mont-Royal, mais qu’elle sort voter dans une plus grande proportion que les autres, ce qui lui donne entre 40 et 50 pour cent des voix exprimées.

Les conservateurs préparent leur revanche depuis longtemps. Peu après l’élection de 2011, une firme de sondages qu’ils avaient engagée a été sanctionnée pour avoir mentionné dans ses appels téléphoniques qu’Irwin Cotler était sur le point de démissionner.

Or, après six élections victorieuses, M. Cotler a annoncé l’an dernier qu’il ne se représenterait pas.

C’est pourquoi Robert Libman croit être en mesure de remporter la victoire. Sa confiance repose sur l’absence d’un candidat libéral fort, ses propres racines dans la circonscription, ainsi que le « grand leadership » de Stephen Harper en appui à Israël.

Député provincial puis maire de Côte-Saint-Luc, Libman a quitté la politique en 2005 pour redevenir architecte. Il a été approché par les conservateurs en 2011, mais a décliné leur offre, ne souhaitant pas affronter Irwin Cotler.

« Affronter M. Cotler aurait divisé la communauté », affirme-t-il. « Cet homme est un véritable monument, un membre respecté de la communauté juive et internationale. Housefather n’est pas de la même trempe. »

Inspiré par la vision de Stephen Harper, qui lui a redonné le goût de la politique, Libman a défait à la surprise générale la journaliste de TVA Pascale Déry lors de la course à l’investiture du mois d’avril. Mme Déry était la préférée de l’aile provinciale du Parti conservateur, inconfortable avec le passé de Libman. Rappelons que ce dernier a été un cofondateur du Parti Égalité, qui a fait élire quatre députés à l’Assemblée nationale en 1989. Nullement incommodé par sa carrière de militant pour la cause anglophone, Libman y voir plutôt un « insigne d’honneur ».

« La circonscription de Mont-Royal est très importante pour M. Harper », affirme Libman. « Il souhaite la conquérir et je lui ai promis que je le ferais. »

Le premier arrêt de la campagne conservatrice a justement eu lieu dans Mont-Royal le 2 août. Laureen Harper a visité la circonscription, tout comme le ministre de la Défense Jason Kenney, « qui vient y faire un tour deux ou trois fois par année », affirme Libman.

Jeudi dernier, c’était au tour de l’ex-ministre des Affaires étrangères John Baird de prononcer un discours vantant l’appui du Parti conservateur à Israël durant la guerre de Gaza de 2014, et soulignant la contribution que Robert Libman pourrait faire à titre de ministre originaire de Montréal.

Au débat Munk sur la politique étrangère du Canada, tenu le 28 septembre, Stephen Harper a encore une fois réitéré l’appui de son gouvernement à Israël : « Ce gouvernement a été le plus clair de tous au sujet du Moyen-Orient. Il est hors de question d’isoler Israël. »

« Ce pays est un allié démocratique des pays occidentaux, un rempart contre les forces qui nous menacent. Nous n’allons jamais lui faire porter tout le blâme. Nous reconnaissons à Israël le droit d’être un État juif et le droit de se défendre », a-t-il ajouté.

Justin Trudeau a répondu que ni lui ni le chef du NPD Thomas Mulcair n’avaient l’intention de diminuer leur appui à Israël, ajoutant que le Parti libéral était en désaccord avec le fait de transformer cette question en « ballon politique ».

Or, Robert Libman est loin d’être convaincu par le chef libéral. « Sa suggestion de rétablir les relations diplomatiques avec l’Iran n’a pas beaucoup de crédibilité dans notre communauté », affirme-t-il. « Sa décision de ne pas participer à la coalition contre ISIS soulève aussi un certain nombre de questions par rapport à sa capacité de diriger le pays. »

« Personne ne remet en question les décisions de Stephen Harper par rapport à Israël, mais Trudeau nous laisse perplexes. Lors des débats télévisés, j’ai mentionné – ou quelqu’un a mentionné – que certains de ses proches conseillers ont une position aux antipodes de celle de M. Harper. C’est le cas d’Omar Alghabra [ex-député et candidat libéral dans Mississauga-Centre] et d’Andrew Leslie [général à la retraite et candidat libéral dans Orléans], par exemple. »

L’une des raisons pour laquelle les membres de la communauté juive s’inquiètent est que Jason Kenney ne cesse de leur envoyer des courriels destinés à susciter la division et à faire croire que toute forme d’appui aux Palestiniens est un affront.

Le NPD pourrait changer la donne

Pour sa part, le candidat néo-démocrate Mario Jacinto Rimbao espère que les électeurs de Mont-Royal ne cèderont pas à la tentation du vote stratégique.

Bien qu’il habite à Brossard, Rimbao est un membre apprécié de la communauté philippine locale, dans laquelle il s’implique à titre d’entraîneur de basketball. Il se dit confiant de ses chances de remporter une victoire historique.

Rimbao tente de gagner le cœur des 40 pour cent d’électeurs qui se sont abstenus de voter en 2011. Il compte sur l’appui des immigrants, des jeunes et des communautés caribéenne et philippine.

« Beaucoup de gens se sentent ignorés et rejetés. Mais cette année, ça va changer. Je leur promets que nous allons causer toute une surprise le 19 octobre. »

Anthony Housefather a donc toutes les raisons de s’inquiéter.

« Chaque vote pour le NPD contribue à faire élire Robert Libman. C’est ce que je ne cesse de répéter à qui veut bien l’entendre », affirme-t-il. « Le NPD n’a aucune chance de gagner ici. Ce parti pourrait remporter toutes les circonscriptions du Québec ou même du Canada avant de remporter celle-ci. Le NPD n’a pas l’appui de la communauté anglophone; il lui faudrait donc un taux de popularité de 80 pour cent pour espérer prendre Mont-Royal. C’est pratiquement impossible. Par conséquent, la seule manière d’éviter une victoire du candidat conservateur est de voter pour le Parti libéral. »

Housefather ne tient rien pour acquis. Il tente de se donner une plus grande visibilité en faisant du porte-à-porte et en serrant la main des usagers du métro, peu importe ce qu’il advient de la campagne nationale. « Je ne souhaite pas être le gars qui perd une circonscription libérale depuis 75 ans. Ce serait très gênant. »

Cet article initialement publié sur le Huffington Post Canada a été traduit de l’anglais.