NOUVELLES
23/09/2015 05:47 EDT | Actualisé 23/09/2016 01:12 EDT

Quand Colomb et Cervantes se mêlent de la campagne en Catalogne

Christophe Colomb, découvreur de l'Amérique, était-il génois ou portugais? Il fut Catalan, comme Miguel de Cervantes, père du célèbre Don Quichotte, assurent des chercheurs indépendantistes dans une réinterprétation de l'histoire espagnole qui peut prêter à sourire.

Appareil photo à la main, une quarantaine de personnes, couples de personnes âgées et familles avec enfants, explorent le vieux quartier gothique de Barcelone, aux rues pavées et aux places bordées de palmiers et d'orangers.

Ils suivent Jordi Bilbeny, fondateur de l'Institut de l'histoire nouvelle (INH), représentant d'un courant minoritaire de l'indépendantisme catalan.

Au micro, il expose sa théorie: le célèbre navigateur Christophe Colomb ne serait autre que Joan Colom Beltran, fils d'une influente famille catalane dont l'existence est documentée depuis le XIIIe siècle.

"Ils étaient commerçants, mais il y a aussi eu (dans la famille) des navigateurs, des amiraux, des présidents du gouvernement catalan et des évêques", explique-t-il, dévoilant un arbre généalogique et une liste de 32 coïncidences biographiques entre Joan Colom et le découvreur de l'Amérique en 1492. Ses journaux de bord étaient "truffés de catalanismes", assure-t-il.

Le public est attentif et pose quelques questions alors que le débat sur l'indépendance, au centre de la campagne pour les élections régionales en Catalogne, le 27, fait la Une des médias. Puis le groupe s'attarde devant un monument en hommage à Colomb, dominant le port de la capitale catalane.

Inaugurée en 1888 pour l'Exposition Universelle, la haute colonne soutenant une statue de l'aventurier aurait été conçue pour laisser une trace de son identité catalane, malgré la "censure" de Madrid, affirme M. Bilbeny.

Ses sculptures et ses bas-reliefs recèleraient des messages montrant que son expédition a été organisée et financée par la Couronne d'Aragon, dont les territoires comprenaient la Catalogne, et non par la reine de Castille Isabelle la Catholique, assure-t-il.

Depuis la fusion en 1516 des couronnes de Castille et d'Aragon pour ne former qu'une dynastie, les grandes réussites de l'Aragon ont été systématiquement usurpées, soutiennent les historiens indépendantistes. "Tout était pour l'Espagne. Il fallait promouvoir la Castille. Tout ce qui venait d'ici était +castillanisé+", se plaint Lluis Maria Mandado, auteur d'un livre dans lequel il assure que Miguel de Cervantes s'appelait en réalité Miquel de Servent.

- Délire ou politique? -

Au lieu de naître en 1547 près de Madrid, l'écrivain aurait vu le jour dans une "famille de la cour barcelonaise, habitant dans une maison du quartier le plus cossu" de l'époque, affirme M. Mandado avec véhémence, agitant son abondante chevelure grise.

Il montre une plaque officielle désignant le site où il est né, désormais siège d'une imposante batisse gothique, comme point de chute de Cervantes pendant son séjour à Barcelone.

Quant au chef-d'oeuvre de la littérature espagnole Don Quichotte, il s'agirait d'une grossière traduction du catalan vers l'espagnol, contenant "de nombreuses erreurs de traduction", assure-t-il.

Cela "n'a aucun fondement scientifique", s'exclame Anna Caballé, catalane et professeure de Littérature Espagnole à l'Université de Barcelone.

"Nous avons peu d'éléments biographiques (sur Cervantes) et le manuscrit de Don Quichotte a été égaré, ce qui en fait un sujet de spéculation particulièrement intéressant, et l'objet de théories intéressées sur le plan politique", ajoute-t-elle, estimant que les historiens indépendantistes "profitent" de ce manque d'information. Il se passe la même chose avec le mystère autour des origines de Colomb, selon l'enseignante.

"En des temps plus normaux, ces personnes délirantes font rire; mais avec la tension actuelle autour de l'indépendance, tout peut être interprété comme un positionnement politique", estime Anna Caballé.

Pour montrer la soumission de la Catalogne à la Castille, de prestigieux historiens, économistes et juristes ont commémoré en grande pompe le tricentenaire du siège de Barcelone (1714), dernière bataille de la Guerre de Succession d'Espagne.

Des intellectuels du camp opposé minimisent eux l'importance de Barcelone, niant qu'elle ait été un centre économique et politique de la Couronne d'Aragon.

Un phénomène n'ayant rien de surprenant pour Marc Gafarot, politologue et historien au sein du centre d'investigations CIDOB de Barcelone: "Depuis toujours, tous les Etats, toutes les nations ont fait un usage partisan de l'Histoire et en ont fait une réinterprétation en fonction de leurs intérêts".

acc/lld/laf/mck/ia