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18/09/2015 04:52 EDT | Actualisé 18/09/2016 01:12 EDT

La junte thaïlandaise adepte des séances de "rééducation" pour les opposants

De courtoises discussions autour d'un café aux longs interrogatoires les yeux bandés: depuis leur prise du pouvoir, les militaires thaïlandais ont imposé des centaines de séances de "rééducation" à leurs détracteurs et récemment durci leurs méthodes.

En 15 mois de régime militaire, des centaines de politiciens, de journalistes ou de simples citoyens ont été convoqué pour ces périodes d'incarcération pouvant durer jusqu'à sept jours.

Pour la junte, au pouvoir depuis un coup d'Etat en mai 2014, ces séances sont des "invitations" à une conversation.

Avant d'être libérés, les opposants doivent signer des documents promettant de cesser leurs "transgressions". Jusqu'ici, de nombreux incarcérés ont raconté avoir eu des conversations courtoises avec les militaires chargés de les interroger.

Mais Pravit Rojanaphruk, l'un des rares journalistes thaïlandais osant critiquer les militaires, a expliqué à l'AFP que lors de sa récente incarcération toute mise en scène amicale avait disparu.

"Ce n'était pas de la torture, mais ce sont les deux pires nuits et jours de ma vie", a raconté Pravit, qui décrit les longs interrogatoires hostiles les yeux bandés dans une prison secrète.

Arrêté dimanche dernier, il a été relâché le mardi soir. Son délit: des commentaires sur les réseaux sociaux.

Il s'agissait de sa deuxième séance de rééducation. Dans les jours ayant suivi le coup d'Etat de mai 2014, les militaires avaient détenu pendant des jours, sans contact avec l'extérieur, des centaines d'opposants, intellectuels et hommes politiques de premier plan, de Pravit à l'ex-Première ministre Yingluck Shinawatra.

- Intimidation -

Cette semaine, deux anciens députés ont également été convoqués.

Pour l'un d'eux, l'ancien ministre de l'Energie Pichai Naripthaphan, il s'agissait de sa septième séance. Après sa libération, également mardi, ce dernier a publié une déclaration sur Facebook expliquant qu'il ne donnerait pas d'interviews.

D'après le colonel Winthai Suvaree, porte-parole de la junte, les trois hommes ont été arrêtés pour avoir "donné des informations qui ne sont pas en accord avec les lignes directrices de la junte pour promouvoir la paix et l'ordre".

D'après l'ONG iLaw, 782 personnes ont été "convoquées" pour "rééducation", ou "ajustement d'attitude" selon la terminologie de la junte, dont certains à plusieurs reprises.

"La menace d'une période de rééducation a toujours été là, mais au cours des derniers mois, elle s'est renforcée", note l'un des membres de l'ONG, qui a souhaité rester anonyme.

Depuis quelque temps, les militaires haussent le ton. Vendredi le chef de la junte est allé jusqu'à menacer de poursuivre toute personne le critiquant.

"Les méthodes plus sévères sont destinées à envoyer le message au public que la junte ne sera plus indulgente avec ses détracteurs comme auparavant", estime Puangthong Pawakapan, experte de la politique thaïlandaise à l'université Chulalongkorn, qui a déjà été elle-même convoquée.

"Ils m'avaient traité avec respect mais en salle d'interrogatoire, la volonté d'intimidation était claire et forte", ajoute-t-elle.

Pour sa deuxième rééducation, Pravit a expliqué avoir eu les yeux bandés par des hommes portant des masques chirurgicaux et avoir été conduit à l'extérieur de Bangkok, dans un lieu inconnu, à 1h30 de route, où la chaleur était étouffante.

A sa libération, les officiers l'ont menacé de poursuites judiciaires s'il persévérait dans ses critiques du régime.

Pour Paul Chambers, de l'Institut des affaires d'Asie du sud-est de Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande, le traitement de Pravit "souligne la nouvelle tactique des militaires, qui optent davantage pour l'intimidation".

Ces derniers temps, les tribunaux ont prononcé des peines records pour des cas de lèse-majesté et les opposants, comme un petit groupe d'étudiants, sont maintenant poursuivis pour sédition après des manifestations pacifiques.

"C'est révélateur d'un régime voulant se maintenir désespérément au pouvoir et cela ne présage rien de bon pour l'avenir des droits de l'Homme en Thaïlande", ajoute Paul Chambers.

Au lendemain de sa libération, Pravit a démissionné de son journal. "Je suis inquiet pour les gens ordinaires, qui n'ont pas de visibilité publique. Ils peuvent être enlevés et traités comme moi ou pire, et nous ne le saurions même pas".

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