NOUVELLES
03/09/2015 02:26 EDT | Actualisé 03/09/2016 01:12 EDT

Nigeria: bilan mitigé pour le président Buhari après 100 jours au pouvoir

Mesures anti-corruption, intensification de la lutte contre Boko Haram... Au cours de ses 100 premiers jours au pouvoir, le président nigérian Muhammadu Buhari n'a guère lésiné, s'accordent les analystes, qui regrettent toutefois son manque d'efforts pour relancer la fragile économie du pays.

En prenant ses fonctions la tête du Nigeria, le 29 mai, cet ancien général avait fixé des priorités claires: lutter d'une part contre les insurgés islamistes de Boko Haram et d'autre part contre "le démon de la corruption".

Pendant ces 100 jours - l'anniversaire tombe samedi - les médias nigérians ont soutenu l'action de leur président. S'ils se sont montrés critiques face à son apparente préférence pour ceux qui, comme lui, sont originaires du nord du Nigeria, la plupart trouve qu'il soutient avantageusement la comparaison avec son prédécesseur, Goodluck Jonathan.

En cinq ans aux affaires, M. Jonathan "n'a pas eu la moitié de l'impact qu'a eu M. Buhari en trois mois", a ainsi écrit récemment l'éditorialiste politique Lawal Ogienagbon dans le quotidien nigérian The Nation.

Plus tôt, le vice-président nigérian, Yemi Osinbajo, avait lui-même affirmé que la situation économique n'avait jamais été aussi mauvaise depuis l'indépendance du Nigeria, en 1960, qu'à la fin du mandat de M. Jonathan. Fin mars, la dette du pays s'élevait ainsi à 63,5 milliards de dollars.

- Une lenteur décevante -

M. Buhari a accusé l'administration précédente d'avoir laissé les caisses de l'État "pratiquement vides", alors que le pays, première économie et premier producteur de brut d'Afrique, est frappé de plein fouet par la chute des cours du pétrole. Fin juin, il s'est d'ailleurs engagé à réformer le secteur pétrolier, gangrené par la corruption, dont des milliards de dollars auraient été détournés aux dépens des finances publiques.

Il a ainsi limogé le conseil d'administration de la compagnie pétrolière nationale, la NNPC, et nommé à sa tête un juriste de l'université d'Harvard, ancien vice-président exécutif d'Exxon-Mobil Africa.

Petite ombre au tableau: plus de trois mois après son arrivée, l'ancien général n'a toujours pas nommé son gouvernement. Une lenteur critiquée par de nombreux observateurs.

"Ca a été perçu avec déception, car on s'attendait à ce que le président soit un chef plus résolu que son prédécesseur", remarque Ronak Gopaldas de la banque sud-africaine RMB.

La conséquence, selon l'analyste, a été un "renversement de tendance significatif" du monde des affaires qui avait montré de la bonne volonté envers le président Buhari au moment de sa victoire.

"Aujourd'hui, déplore-t-il, on a davantage de questions que de réponses sur ce que sera sa ligne politique, ce qui assombrit les perspectives en matière fiscale et monétaire."

"Pour un président qui a fait campagne sur le changement, particulièrement sur la sécurité et la corruption, le sujet tabou reste l'économie, et la clarté sur ce point manque douloureusement", regrette encore M. Golpadas.

- Pragmatique face à Boko Haram -

Sur le plan militaire, le général musulman s'est fait remarquer par une annonce retentissante mi-août, donnant trois mois aux forces armées pour en finir avec Boko Haram. Seulement, les rebelles n'ont pas baissé la garde. Depuis la fin mai, attaques et attentats-suicides se sont même intensifiés.

Au lieu de focaliser sur cet objectif "pratiquement impossible" d'éradiquer Boko Haram en trois mois, on devrait plutôt juger le chef de l'État sur ses efforts pour réorganiser la lutte contre Boko Haram, estime Andrew Noakes, coordinateur du Réseau nigérian d'analystes en sécurité.

"Dans un court laps de temps, note-t-il, d'énormes progrès ont été accomplis, en se concentrant sur les causes profondes de l'insurrection plutôt que sur ses seuls symptômes".

Par ailleurs, M. Buhari a marqué des points en limogeant mi-juillet les chefs de l'armée de terre, de l'air et de la marine, ainsi que le chef d'état-major des armées.

M. Noakes salue l'apport de "sang neuf dans le haut commandement de l'armée, qu'il a délocalisé dans le nord-est" du Nigeria, bastion du groupe Boko Haram, dont les violences - et la répression féroce de l'État nigérian - ont fait en six ans plus de 15.000 morts et 1,5 million de déplacés.

Le succès de M. Buhari contre Boko Haram ne doit pas faire oublier que les attaques se sont multipliées depuis qu'il a prêté serment, nuance Ryan Cummings, analyste chez Red 24.

"Cela étant dit, ajoute ce fin connaisseur de la rébellion nigérian, Buhari devrait être applaudi pour avoir saisi l'importance des relations diplomatiques dans la lutte" contre Boko Haram. "Sa volonté de n'exclure aucune option pour combattre" le groupe islamiste, "y compris la négociation, et de se concentrer sur les réformes socio-économiques dans le nord-est du Nigeria" sont à ses yeux les preuves d'un pragmatisme indispensable pour régler cette crise.

ft/mda/dom