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03/09/2015 15:03 EDT | Actualisé 03/09/2016 01:12 EDT

Enfant syrien noyé: une photo choc, mais après?

Le cadavre d'un petit garçon, échoué sur la plage, gisant face contre terre: la crise des migrants en Europe a trouvé son image emblématique, mais fera-t-elle bouger les lignes dans un continent où l'extrême droite ne cesse de progresser ?

D'abord diffusé sur les réseaux sociaux, les insoutenables clichés s'affichaient jeudi à la Une de très nombreux quotidiens européens, à l'exception notable de la France, où seul le journal Le Monde a reproduit l'une des photos en première page.

Le petit Aylan Kurdi, un Syrien de 3 ans, s'est noyé avec onze autres personnes - dont son frère de 5 ans et sa mère - dans le naufrage de deux embarcations qui tentaient de rallier dans la nuit de mardi à mercredi l'île grecque de Kos depuis la ville côtière turque de Bodrum, l'un des plus courts passages maritimes entre la Turquie et l'Europe.

"Incontestablement", les photos d'Aylan ont déjà "un impact au niveau politique, alors qu'on était jusqu'à présent sur un discours assez fermé concernant l'accueil des migrants, notamment à droite" en France, constate Bruno Jeambart, de l'institut de sondages OpinionWay.

"Ca peut influer et modifier les positionnements politiques", estime M. Jeambart.

De fait, partout en Europe, des responsables politiques ont exprimé leur profonde émotion, avec des appels à dépasser la simple indignation verbale pour prendre enfin le problème à bras le corps.

"Urgence d'agir. Urgence d'une mobilisation européenne", a ainsi commenté jeudi le Premier ministre français Manuel Valls, peu avant l'annonce par la France et l'Allemagne d'une initiative commune "pour organiser l'accueil des réfugiés" et leur "répartition équitable en Europe".

"Il y a parfois des déclencheurs dans l'opinion, il y a des moments qui font basculer les choses", souligne encore M. Jeambart.

Pourtant, partout en Europe, les mouvements populistes ont gagné du terrain en multipliant les discours anti-immigrés, à l'instar du Front national (FN) français, arrivé en tête des élections européennes de 2014, ou du parti des Démocrates de Suède arrivé pour la première fois en tête dans un récent sondage.

- 'Séquence émotion' -

Depuis l'intensification cette année de la crise des migrants en Europe, les vagues de réfugiés ont été illustrées par de nombreuses images fortes dans les médias internationaux: bateaux poubelles surchargés de grappes humaines en Méditerranée, débarquements sur les plages italiennes ou grecques bondés de touristes. Et aujourd'hui trains bondés en Europe de l'Est, ou longues files d'attente devant les fils barbelés.

Ces images ont suscité l'émotion. De même que la mort, la semaine dernière en Autriche, de 71 migrants découverts asphyxiés dans un camion, autre épisode tragique illustré par la photo de ce véhicule frigorifique blanc frappé d'une tête de poulet abandonné sur le bas-côté d'une autoroute.

Mais rien ne semble choquer autant que les clichés du corps du petit Aylan, échoué sur le sable avec son tee-shirt rouge et son bermuda bleu.

"Peut-être faudra-t-il cette photo pour que l'Europe ouvre les yeux. Et comprenne un peu ce qui arrive", commentait jeudi le journal français Le Monde dans son éditorial.

Critiqué pour son manque d'implication dans la crise des migrants, le Premier ministre britannique David Cameron s'est dit jeudi "profondément ému" par la mort de l'enfant syrien, s'engageant à prendre "ses responsabilités morales".

"Il est encore trop tôt pour dire" si la photo d'Aylan fera évoluer le débat sur la question migratoire, en France, et ailleurs en Europe, note M. Jeambart. Tout juste peut-on déjà remarquer que des journaux notoirement anti-migrants, comme The Sun en Grande Bretagne, ont publié le cliché en Une.

"Ce serait étonnant qu'une image, aussi traumatisante soit-elle, change complétement la donne sur la perception quant à l'accueil des migrants", estime pour sa part Gaël Sliman, président de l'institut de sondages Odoxa.

"Nous sommes dans une séquence émotion", juge M. Sliman. "Beaucoup de Français s'étaient dits attristés et choqués" par les images des migrants africains débarquant, exténués, sur les plages italiennes de Lampedusa, souligne cet analyste. Mais "un de nos sondages, réalisé peu de temps après, a montré que 73% des Français se disaient hostiles à de plus nombreuses régularisations".

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