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03/09/2015 09:35 EDT | Actualisé 03/09/2016 01:12 EDT

A la frontière hongroise, le dilemme des Irakiens rêvant d'Allemagne

Entrer "légalement" en Hongrie au risque de devoir demeurer dans ce pays, ou remettre une nouvelle fois son destin entre les mains de passeurs dans l'espoir de rejoindre finalement l'Allemagne : à la frontière serbo-hongroise, le dilemme déchire un groupe de migrants irakiens.

Rassemblés sur une voie ferrée désaffectée qui mène en Hongrie, près de Kanjiza, dans le nord de la Serbie, ils débattent depuis plusieurs heures des avantages et des inconvénients des deux options.

L'enjeu est de taille : se rendre dans la riche Allemagne est le rêve de la grande majorité des réfugiés.

Mais contrairement à la Grèce, autre pays européen de transit de premier plan, la Hongrie procède à un enregistrement systématique des réfugiés interpellés, avant de les conduire dans des camps.

Or, si Berlin a assoupli ses règles d'accueil pour les réfugiés syriens, tel n'est pas le cas pour les Irakiens. Et le risque est réel d'être renvoyé en Hongrie si l'on s'est fait précédemment enregistrer dans ce pays, en application des accords de Dublin régissant la prise en charge des réfugiés dans l'UE.

"J'ai un plan !" s'exclame tout à coup un Irakien brandissant son smartphone, alors que la nuit commence à tomber. "Il y a un type qui peut nous faire passer à travers champs jusqu'à une station-service où l'on pourra prendre des taxis pour 150 euros seulement."

- Epuisement et adrénaline -

Mais le groupe sait que les passeurs sont rarement dignes de confiance, et qu'ils peuvent même faire courir des dangers mortels.

Pour Ali Younes, un ancien fonctionnaire irakien croisé à plusieurs reprises par l'AFP au cours de son périple, le choix est fait : il marchera droit sur les autorités hongroises, à l'instar des Syriens qui passent de façon quasi ininterrompue le long du groupe.

"Que puis-je faire d'autre ? Je suis à l'extrême limite de l'épuisement", dit cet homme de 65 ans avant de faire des adieux résignés.

Pour Ahmad et Alia, un jeune couple d'Irakiens qui voyage avec son bébé de quatre mois, Adam, le dilemme est particulièrement délicat. Courir les risques d'un énième passage clandestin ou se rendre à la police hongroise ?

Ahmad change d'avis à plusieurs reprises avant de se décider pour la première option, comme la majeure partie des membres du groupe. "Nous n'avons pas fait tout ce chemin pour nous voir refuser l'asile en Allemagne ou en Hollande, où nous avons de la famille", confie-t-il.

Le groupe se met finalement en route, marchant en silence à travers champs, à l'abri des regards. L'adrénaline aide Ahmad et Alia à oublier la fatigue accumulée au cours de leur voyage qui les a conduits en Turquie, en Grèce, en Macédoine et en Serbie.

Le passeur apparaît soudain. C'est un Kurde irakien aux yeux verts, portant un t-shirt violet. "Par là. Ne faites aucun bruit", intime-t-il en souriant.

- Faux policiers -

Tout à coup, alors que le groupe traverse un espace dégagé, il se trouve face à deux hommes en uniforme et qui leur ordonnent de s'arrêter. Désemparés, les migrants constatent que deux autres hommes les prennent à revers. Alia pleure silencieusement.

"Ne courez pas !" conseille un Irakien d'un certain âge. "Ils ne sont quelques-uns, et nous sommes nombreux. Pourquoi avoir peur d'eux ?"

Il s'avère finalement que les individus, qui disparaissent bientôt comme ils étaient apparus, ne sont pas des policiers. "Je pense que c'étaient des voleurs", dit Ahmad.

Les membres du groupe sont ensuite démarchés par plusieurs hommes qui leur proposent de les conduire à Budapest. Ils refusent et continuent leur progression vers la station-service, se cachant rapidement à la vue de gyrophares.

Le chemin choisi par le passeur les dispense de franchir la clôture de barbelés érigée cet été par les autorités hongroises. Le passage s'effectue sans encombre, par un trou aménagé dans une clôture ordinaire.

Une mauvaise surprise attend toutefois le groupe à la station-service : les trafiquants réclament désormais "200 euros par personne" pour le trajet jusqu'à Budapest. Tarif accepté, en désespoir de cause.

Après 45 minutes de trajet, les migrants sont finalement déposés sur le parking d'un fast-food, en grande banlieue de Budapest. "Il y a des contrôles à l'entrée de la ville", assure le passeur.

Pour Ahmad, Alia et leurs compagnons d'infortune, la route pour l'Allemagne reste encore semée d'embûches. "Mais on peut être content : on a réussi jusqu'à présent, grâce à Dieu", se réjouit le jeune père de famille. Adam, quant à lui, a dormi tout du long. Comme un bébé.

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