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20/08/2015 00:15 EDT | Actualisé 19/08/2016 01:12 EDT

Le plus ancien cimetière juif de France mis au jour par des bénévoles

Armés de pelles, pioches et brouettes, une douzaine de bénévoles, dont des Allemands, sondent le sol du cimetière juif de Bayonne, dans le sud-ouest de la France, pour répertorier et restaurer les sépultures de ce site monumental mais méconnu.

Considéré par les historiens comme le plus grand et plus ancien cimetière juif de France, le second en Europe après celui d'Amsterdam, le site s'étend sur plus de deux hectares et compte près de 3.000 tombes datées du XVIIe au XIXe siècle.

Fuyant l'Inquisition, les Juifs ont traversé les Pyrénées à partir du XVIe siècle, et leur communauté a notamment fait de la cité basque une place forte du commerce et la capitale française du chocolat.

"Chassés d'Espagne puis du Portugal, les juifs séfarades ont été accueillis à Bayonne autour de 1525. C'était une implantation d'abord discrète, en tant que +nouveaux chrétiens+", rappelle Olivier Hottois, conseiller scientifique du Musée juif de Bruxelles, impliqué dans le chantier.

"Les juifs étaient ainsi d'abord inhumés dans le cimetière catholique mais au cours du XVIIe siècle, grâce aux bonnes relations entretenues par les communautés, l'évêque de Bayonne a vendu un terrain pour y implanter ce cimetière", indique Philippe Pierret, conservateur du musée bruxellois et à l'origine des travaux de restauration en 2010.

Depuis plus de 400 ans, cimetières catholique et juif se font ainsi face sur les hauteurs de Bayonne.

Longtemps restée à l'abandon, la partie ancienne du cimetière juif est dévoilée au fil des chantiers, chaque été depuis cinq ans.

"Il n'y avait là rien que des tas de terre et des arbres", montre Philippe Pierret, en pointant les centaines de pierres tombales extraites du sol et soigneusement nettoyées. "Il n'y avait jamais eu de travail d'inventaire à partir des épitaphes", explique le conservateur, témoignant d'un travail acharné.

- 'Pierres remarquables' -

Pour Olivier Hottois, cet inventaire permettra aux familles de localiser des sépultures de proches. Philippe Pierret insiste aussi sur la dimension historiographique: "C'est un patrimoine unique. Esthétiquement ce n'est certes pas le cimetière séfarade d'Amsterdam, mais la base de données sera un outil d'interprétation exceptionnel pour mesurer, par exemple, l'évolution économique et intellectuelle des juifs venus d'Espagne".

Le conservateur a notamment recensé une "cinquantaine de pierres remarquables au niveau des symboles".

A l'origine du chantier, les deux chercheurs, soutenus par les autorités locales et une association israélite, s'appuient aussi sur un réseau de jeunes bénévoles européens, notamment issus de l'Aktion Sühnezeichen Friedensdienste (ASF), association allemande créée après la Seconde guerre mondiale pour éveiller le peuple allemand à sa responsabilité dans la barbarie nazie.

Si l'ASF a dû arrêter son soutien financier cette année, deux membres de l'association participent au chantier.

Pour Florian Henz, 30 ans, étudiant en histoire engagé depuis une décennie dans les travaux de restauration, la société allemande "doit s'engager dans ce type de démarche parce qu'elle doit assumer sa responsabilité dans ce qui s'est passé sous le nazisme". Maria Sofie Pitzer, 18 ans et fille de deux pasteurs, s'est elle mobilisée "pour que cela ne se reproduise plus".

Une motivation décuplée plus d'un an après l'attentat au Musée juif de Bruxelles, lieu de travail de Philippe Pierret et Olivier Hottois, où Maria Sofie Pitzer était aussi bénévole. Le 24 mai 2014, un homme avait ouvert le feu dans le hall du musée, faisant quatre morts, avant de prendre la fuite.

Sur les 3.000 sépultures recensées à Bayonne, près de 2.600 ont déjà été extraites de terre depuis 2010. "La fin du chantier approche, certainement en 2016", espère Philippe Pierret.

Mais, le site ne sera toujours pas accessible au public concède, frustré, le conservateur: "Nous, bénévoles, avons fait beaucoup pour inventorier le site. Il faut désormais que les pouvoirs publics s'impliquent davantage pour finir de restaurer le site".

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