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14/08/2015 00:45 EDT | Actualisé 13/08/2016 01:12 EDT

Mexique : dans l'Etat de Veracruz, la peur règne parmi les journalistes

"Ils vont bientôt tous nous tuer, c'est ça?". Deux semaines après la mort du photoreporter Ruben Espinosa, le journaliste Jorge Sanchez croit devoir répondre par l'affirmative à sa propre interrogation.

Ce jeune journaliste a repris depuis peu le flambeau de son père, très critique envers les autorités, dont le corps décapité a été retrouvé en début d'année, dans l'Etat de Veracruz.

Avec au moins onze journalistes tués en cinq ans, cet Etat, situé le long du Golfe du Mexique, a été placé sur la liste des trois endroits les plus dangereux dans le monde pour exercer l'activité de journaliste, après l'Irak et la Syrie, par Reporters sans frontières.

Le mensuel La Union avait été lancé par le père de Jorge, Moisés Sanchez, chauffeur de taxi de profession, qui avait autofinancé ce journal pour dénoncer l'abandon de la municipalité de Medellin de Bravo.

Jorge Sanchez est l'un des rares à avoir accepté de bénéficier des mesures de protection du gouvernement, avant de se lancer dans cette aventure périlleuse. Une manière aussi pour lui d'obliger les autorités à démontrer leur capacité à protéger les journalistes.

Le maire de Medellin de Bravo, accusé d'avoir commandité ce crime, est quant à lui en fuite, selon les autorités.

- 12 caméras et des barbelés -

Le logement de Jorge Sanchez, qui fait également office de rédaction pour La Union, ressemble désormais à un bunker. Il y vit avec sa famille, entouré de barbelés, éclairé de puissantes lumières, sous la surveillance d'une douzaine de caméras de sécurité, connectées à un centre de contrôle relié à la police.

En face de sa maison, sur un terrain vague, presque marécageux, une patrouille de policiers locaux est stationnée 24 heures sur 24. "Ironiquement", c'est cette police qui "n'avait pas réagi" à temps lorsque son père avait été séquestré, rappelle Jorge.

Toutes ces mesures sont "insuffisantes", "il y a toujours l'un d'entre nous qui se trouve exposé", mais "vivre avec la peur n'est pas une option", dit Jorge. Cette phrase que répétait souvent son père, il l'a imprimée dans le numéro relançant la publication du mensuel, désormais en partie financé par l'organisation de défense de la presse Articulo 19.

Jorge a consacré également une page à la mort du photographe Rubén Espinosa, qui était son ami, et lui avait donné des photos pour aider à la renaissance du titre.

Ruben, abattu le 31 juillet dans la capitale, avec quatre femmes, fut l'un de ceux qui avaient interrompu une session du Congrès de Veracruz, gouverné par le parti au pouvoir, pour exiger qu'on retrouve Moisés.

Le photographe s'était également investi pour que le meurtre de Regina Martinez, journaliste du magazine d'investigation Proceso retrouvée axphyxiée chez elle à Veracruz en 2012, ne reste pas impuni. Mais après avoir reçu des menaces, Ruben avait finalement décidé de s'exiler à Mexico, pensant y trouver une relative sécurité.

Une des quatre femmes abattues avec lui était une activiste, Nadia Vera, qui accusait le gouverneur de Veracruz, Javier Duarte, d'être responsable des crimes de journalistes.

- Colère et messages privés -

La mort de Ruben est "un cauchemar dont tu as envie de te réveiller", confie Noé Zabaleta, correspondante de Proceso à Xalapa.

"Tu éprouves de la colère, du courage et en même temps de la peur", dit-elle émue, tout en soulignant que "pas un seul jour" depuis la mort d'Espinosa, les journalistes de Veracruz critiques envers le pouvoir n'ont cessé de dénoncer sur les réseaux sociaux "l'impunité et la corruption" qui règnent dans cet Etat.

Pour chaque déplacement, les journalistes s'envoient des messages privés via leur téléphone, se surveillant les uns les autres pour s'assurer une protection minimale.

Jorge Morales, un des huit membres de la commission chargée de protéger les journalistes, considère que le gouverneur est responsable de ces crimes "indirectement" dans la mesure où il n'est pas capable de les empêcher.

Jeudi matin, un journaliste a été tué lors d'une fusillade dans un bar où il se trouvait en compagnie d'un chef local du cartel de Los Zetas. Un règlement de comptes que certains pourraient être tentés d'utiliser pour jeter le discrédit sur l'ensemble des journalistes de cet Etat.

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