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30/07/2015 14:36 EDT | Actualisé 30/07/2016 01:12 EDT

Au Tchad, un projet de loi antiterroriste controversé

Le Parlement tchadien débattait jeudi d'un projet de loi antiterroriste élaboré après les premiers attentats sanglants de N'Djamena le mois dernier, un texte qui inquiète l'opposition et les défenseurs des droits de l'Homme.

Ouverts en début d'après-midi, les débats se poursuivaient dans la soirée sur le projet de loi, adopté en juin par le gouvernement. Il prévoit des peines de prison allant jusqu'à la perpétuité et un prolongement de la garde à vue à 15 jours, renouvelable deux fois.

Le Tchad, en pointe dans la coalition régionale formée début 2015 contre les islamistes nigérians de Boko Haram, a été frappé par deux attaques-suicides en moins d'un mois.

Le président Idriss Déby Itno a prévenu mi-juillet qu'il ne "reculerait jamais" devant les insurgés, à qui la coalition avait infligé de lourdes défaites en début d'année mais qui ont intensifié leurs raids ces dernières semaines. Lundi, 10 pêcheurs ont encore été égorgés par les islamistes sur les rives nigérianes du lac Tchad.

Une Force d'intervention conjointe multinationale (MNJTF), à laquelle participent le Nigeria, le Niger, le Tchad, le Cameroun et le Bénin, doit prendre prochainement le relais de la coalition régionale.

Dans le projet de loi tchadien, la définition du "terrorisme", jugée trop vague, inquiète la société civile sur place, qui craint des dérives liberticides.

Le projet vise en effet les auteurs "d'actes, de menaces (attentats, prises d'otages, etc...) commis par une organisation pour créer un climat d'insécurité, exercer un chantage sur le gouvernement ou satisfaire une haine à l'égard d'une communauté, d'un pays, d'un système". Sont également visés les actes portant atteinte au "fonctionnement régulier du service public".

Cette définition "expose les organisations de la société civile, les partis politiques à des répressions sous couvert du terrorisme", affirment la Ligue tchadienne des droits de l'Homme (LTDH), l'Union des syndicats du Tchad et le Syndicat des enseignants du Tchad dans un communiqué conjoint.

"Lorsque les retraités vont occuper la rue devant la caisse de retraite pour revendiquer leurs pensions, on risque de les traiter de terroristes. Même un simple discours pourra être qualifié d'apologie du terrorisme", abonde le député Saleh Kebzabo, chef de file de l'opposition.

Autre crainte soulevée par le texte: la garde à vue, qui passe de 48 heures à 15 jours renouvelables deux fois sur autorisation du parquet. Ce délai, "trop long", peut ouvrir la voie "à des actes et traitements inhumains et dégradants", jugent la LTDH et les syndicats.

- Lois antiterroristes 'à la mode' -

"Les lois antiterroristes sont très à la mode en ce moment. Tunisie, Côte d'Ivoire, Tchad... On va tous y passer", raille Saleh Kebzabo.

Dans un contexte de menace jihadiste grandissante, plusieurs pays ont effectivement adopté en juillet des lois antiterroristes controversées, introduisant la peine de mort - en Tunisie - ou permettant des écoutes téléphoniques et des perquisitions poussées - en Côte d'Ivoire.

"Personne n'est favorable au terrorisme", mais la lutte contre Boko Haram "est une aubaine pour le gouvernement tchadien", juge le député d'opposition, affirmant: "Cela lui permet d'organiser l'appareil répressif avant la présidentielle" prévue en 2016.

Les autorités tchadiennes ont considérablement renforcé les mesures de sécurité après les attentats-suicides à N'Djamena en juin (38 morts) et en juillet (15 morts, revendiqué par Boko Haram).

Le maire de N'Djamena a ainsi annoncé jeudi l'interdiction de la mendicité dans la capitale.

Le port du voile islamique, qui permet aux kamikazes de camoufler des explosifs, est déjà interdit, fouilles et perquisitions se multiplient, et plusieurs centaines d'arrestations ont eu lieu ces derniers mois à N'Djamena.

Avant même le tour de vis lié aux tueries islamistes, les organisations internationales de défense des droits de l'Homme dénonçaient régulièrement les pratiques du pouvoir du président Déby, arrivé aux affaires par un coup d'Etat en 1990.

Selon le dernier rapport d'Amnesty International (2014-2015), de "graves violations des droits humains ont continué d'être perpétrées dans une impunité quasi totale" au Tchad.

"Des défenseurs des droits humains, des journalistes et des syndicalistes ont subi des actes de harcèlement, des manoeuvres d'intimidation, ainsi que des arrestations et des détentions arbitraires", et "des membres des forces de sécurité ont tué plusieurs personnes, notamment des manifestants, lors de rassemblements de protestation", déplore Amnesty.

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