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20/07/2015 10:53 EDT | Actualisé 24/07/2015 09:30 EDT

Transformations à Postes Canada: la difficile marche d'un facteur (PHOTOS)

Souffrances psychologiques, physiques et sociales, voilà ce qui peut se cacher derrière la société Postes Canada en pleine mutation. Le Huffington Post Québec vous emmène au cœur du bureau de triage sur l’avenue du Parc à Montréal, auquel nous avons pu accéder en exclusivité, et vous propose de passer une journée aux côtés de Samuel, 41 ans, père de Sacha et Maël, cinéaste à temps perdu, facteur depuis 5 ans chez Postes Canada.

Dans son petit cubicule, la tête plongée dans les courriers, Samuel est songeur. Sa petite salade de choux rouge vite engloutie, le facteur de relève repasse dans sa tête sa route, les colis qu’il doit livrer, les noms de ses clients, ses stratégies de livraison, son quotidien et son avenir chez Postes Canada.

Postes Canada est en pleine mutation. En apparence, rien n’a changé. Des bénéfices sont même annoncés. Les postiers continuent leur ballet incessant dans les rues de Montréal. Mais en coulisse, l’atmosphère est lourde. À Pierrefonds. À Laval. Les boîtes métalliques fleurissent. En apparence, c'est encore loin pour les Montréalais. Mais en réalité, les secousses du séisme se font sentir jusque dans le quartier d’Outremont, où la population a adopté Samuel, qui a ses habitudes depuis sept mois. Mais plus pour longtemps.

En coulisse, quelles sont les conséquences humaines de ces changements conduits à marche forcée pour rentabiliser un service public qui s’ancre en profondeur dans le tissu social québécois?

Les postiers de Pierrefonds et de Laval débarquent. Avec les boîtes postales communautaires, de nombreux facteurs n’ont plus de travail sur place et sont réaffectés dans toute la région de Montréal. Pour Samuel et ses collègues de Montréal qui ont peu d’ancienneté, ces changements bouleversent leur vie.

«J’en braillais pas, mais presque. J’étais un peu découragé», lâche Samuel, les dents serrées, le regard perdu dans le vague. Pour éviter de passer de 2e à 18e relève, il a été forcé d’accepter une route permanente, moins bien payée, plus dure. « C’est ta vie pendant deux ans quand tu signes une route. Je me disais, câline, j’ai 41 ans quand même, je suis en forme, mais j’ai mal aux pieds, il y a des affaires qui ne sont pas tout le temps drôle quand je rentre à la maison», explique-t-il lors de notre rencontre, au printemps dernier.

L’arrivée des boîtes postales communautaires autour de la ville, «c’est environs 160 postes touchés», selon une source interne proche du dossier.

Avec ces pertes de rang, pour ceux qui ont choisi de rester relève, «il ne reste que les routes les plus difficiles physiquement et psychologiquement», nous confie Samuel. Ils peuvent passer de 6500 marches à 12000 marches dans le secteur Parc. Philippe, représentant syndical chez Postes Canada, résume la situation: «Contrairement à la croyance populaire, on est touché directement par les coupures présentement au cœur de Montréal, même si ça semble indirect. Ce sont des «microcrosses», ça mine un peu le moral.»

Du triage à la rue

Entrer dans un poste de triage, c’est entrer dans une fourmilière. 10h30, Samuel vient nous chercher discrètement au comptoir postal. Nous passons d’une atmosphère paisible avec ses petites décorations traditionnelles rouges et bleues à un espace industriel bétonné, aux lumières verdâtres, avec ses hauts plafonds parsemés de ventilateurs. L’immensité des lieux surprend.

La température baisse, mais les postiers, habillés chaudement et zigzagant avec leurs chariots dans les grandes allées, ne s’en rendent pas compte. Ici, le royaume de la lettre disparaît, les colis et les publicités règnent en maître et s’entassent partout. Dans ce labyrinthe, chaque postier s’active dans son petit cubicule. Sa deuxième maison. Ils préparent consciencieusement et avec stratégie leur tournée en voyant passer sous leurs yeux des noms et adresses qu’ils connaissent par cœur. «Derrière chaque nom, je vois un visage», confie Samuel d’un regard passionné.

Lancé sur sa route, le pas rapide, Samuel reste attentif à ses clients. Une main le hèle au loin : «Est-ce que vous avez du courrier pour moi? J’attends une lettre importante.» Une voix fébrile l’interpelle. Une personne âgée trottine vers lui: «Pouvez-vous retourner cette lettre? Je me souviens, c’était vous qui me l’aviez livrée.» Ce service rendu, il n’est pas obligé de le faire. Samuel explique qu’il aurait pu refuser. Mais pour lui, l’essence de son travail, c’est de rendre service aux personnes. Des rideaux en dentelle s’entrouvrent lentement, le visage d’une femme corpulente aux cheveux blanc apparaît. Samuel la salue par son prénom et lui remet son courrier. «Il y en a qui m’attendent et ça fait plaisir aux gens quand je leur dit leur nom.»

Les gens sont inquiets pour leur facteur. «Il y en a beaucoup qui m’arrêtent pour me dire «qu’est ce qui va arriver avec mon courrier?» Je leur réponds que je vais le savoir en même temps qu’eux», marmonne Samuel. Cette incertitude est un lourd fardeau à porter sur les épaules des facteurs. «Tu penses-tu que le monde est content? Les facteurs, penses-tu qu’ils sont contents de ce qui arrive? Le matin, ils se lèvent, ils voient des nouvelles de leur travail dans les journaux. On est même pas avertis par les boss le jour d’avant. Ils gardent toute l’information et ça sort à un moment donné dans le média», nous raconte Samuel, totalement estomaqué, ses mains grandes ouvertes, brulées par l’hiver.

La pression se fait sentir

Le postier adopté par la population d’Outremont a une famille. Il est très préoccupé. Ce sportif au grand cœur est fatigué physiquement et psychologiquement. «Actuellement, l’affaire la plus difficile de mon travail, c’est que souvent, je suis fatigué, explique-t-il. La fin de semaine, je n’ai pas toujours le goût de me chamailler avec mes enfants. Je suis assez épuisé. Ma charge de travail est de plus en plus élevée par rapport au nombre d’heures que j’ai pour la réaliser.»

Samuel est considéré comme un employé modèle par ses pairs et la direction. Il forme les jeunes facteurs qui n’auront pas les avantages de leurs ainés: «Un nouveau qui commence c’est rough. Même après 10 ou 12 heures de travail la première journée, il n’arrive pas à livrer la moitié des routes.»

La clause grand-père est de mise chez Postes Canada. «Les syndicats n’ont pas eu le choix. Ils ont dû laisser aller les salaires des jeunes pour conserver les retraites». Levant les sourcils d’un air résigné, Samuel confirme le rapport annuel 2014 de Postes Canada, selon lequel les nouveaux employés «reçoivent maintenant un salaire annuel de départ moins élevé et sont admissibles à participer à un régime de retraite à cotisations déterminées».

Les conditions de travail semblent s’être dégradées. «Les routes sont plus longues et c’est de plus en plus dur à livrer avec les compressions», lâche Samuel. D’un ton déterminé, son collègue facteur, Maximiliano enchaîne: «Il y a beaucoup de pression dû à l’augmentation des colis, on doit être encore plus productif.» Son volume de colis à ramasser a triplé en 2 ans. De 7, il est passé à 18-21 par jour. «Avant, quand on revenait après notre tournée, c’était la fin. Mais maintenant, c’est une nouvelle Postes. On peut rentrer uniquement s’il n’y a pas de travail. On prépare la publicité à distribuer le lendemain», illustre, la voix désabusée, Karim, postier depuis moins d’un an.

Dans l’immense fourmilière postale, les facteurs s’entraident pour y arriver. «On se tient les coudes, mais les nouveaux, ils ne «toffent» pas tous la route. Il y en a plein qui prennent conscience au bout de quelques semaines qu’ils ne sont pas capables de faire ce métier. Faut réagir vite pour finir les routes», raconte Samuel, compatissant. «Mes étudiants, je leur apprends à respirer, à ne pas paniquer, parce que la charge… elle est lourde.»

Chez Postes Canada, la porte-parole Annick Lauzier tient un tout autre discours. «On mesure tout selon 480 minutes de travail, assure-t-elle. De maison en maison, de coin de rues en coin de rues, de porte en porte, tout est calculé pour ne pas dépasser huit heures de travail.»

Sur le terrain, pour Samuel les choses sont tout autres. Il commence ses journées à 9h30 et les termine quand tout va bien à 19h30 en moyenne. «Je n’ai même plus une seconde pour répondre au gens dans la rue», affirme-t-il. Le lien social avec les résidents se déchire lentement et cela l’attriste: «Quand on livre une lettre ou un colis chez des gens, ils t’ouvrent leur porte comme ils sont. Ils me parlent comme si je faisais un peu partie de leur famille, même dans les communautés réputées les plus fermées. »

Une semaine après notre reportage, nous avons pris des nouvelles de Samuel. Il venait d’entamer sa nouvelle route. Les nouvelles sont mauvaises. Digne, mais des sanglots dans la voix, il se confie. «Je n’ai plus la même situation que la semaine passée, raconte-t-il. J’avais encore une belle route quand on s’était vu. Aujourd’hui, j’ai une route affreuse. Je finis à 20h, mais ce soir c’est 21h.» Mal en point, le facteur constate l’absurdité de son nouveau tracé. «Les magasins sont déjà fermés quand je passe au moment prévu sur l’itinéraire de Postes Canada», déplore-t-il.

Soudain, Samuel s’interrompt brusquement au téléphone : «Attends deux minutes.» Un silence plus tard, il poursuit calmement : «Je veux juste regarder mon fils entrer dans son école.»

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