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17/07/2015 02:43 EDT | Actualisé 17/07/2016 01:12 EDT

Sous le feu des critiques, la Turquie durcit le ton face aux jihadistes

Adaptation tactique ou revirement stratégique ? Longtemps accusée de complaisance envers les jihadistes, la Turquie a musclé son discours et porté des coups inédits au groupe Etat islamique (EI), désormais officiellement élevé au rang de "menace".

Gaziantep (sud), Sanliurfa (sud-est), Konya (centre) et, bien sûr, Istanbul. Depuis le début du mois, les opérations de la police, très médiatisées, se succèdent à un rythme jamais vu contre les membres présumés de l'EI qui opèrent sur le sol turc et leurs "clients", apprentis jihadistes en route vers le "front" syrien.

Rien que la semaine dernière, plusieurs dizaines de personnes ont été interpellées, des armes saisies. Lundi, des prédicateurs islamistes qui ont pignon sur rue ont à leur tour été placés en garde à vue et plusieurs sites internet proches de l'EI bloqués.

"Il est clair que l'EI est devenu aux yeux des Turcs une menace", se réjouit un diplomate occidental, "nous attendions cette évolution depuis longtemps".

La Turquie est considérée de longue date comme le principal point de passage des recrues, notamment européennes, de l'organisation jihadiste vers la Syrie, dont elle contrôle de larges portions de territoire.

Depuis des mois, les Occidentaux dénoncent la mansuétude du régime islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan dans la lutte contre les filières qui alimentent l'Etat islamique en combattants étrangers. La Turquie s'en offusque à chaque fois et a depuis un an resserré ses contrôles dans les aéroports et à sa frontière.

Mais elle ne s'était jusque-là jamais attaquée aussi frontalement aux réseaux de recrutement jihadistes qui opèrent sur son territoire.

"Il n'est possible d'obtenir des résultats significatifs qu'en s'attaquant aux cellules de Daesh (l'acronyme arabe de l'EI) et à ses réseaux", plaide un responsable turc. "Mais il ne s'agit pas là d'un changement de politique", s'empresse-t-il d'ajouter, "la Turquie est déjà un membre de la coalition antijihadiste".

Un membre jusque-là plutôt discret. En plein coeur de la bataille qui a opposé jusqu'en janvier jihadistes et miliciens kurdes pour le contrôle de la ville syrienne de Kobané (nord), Ankara a ainsi refusé d'intervenir militairement contre l'EI.

- Virage de circonstance -

A l'époque, les Turcs ont mis en avant leur refus de soutenir les Kurdes de Syrie, proches du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui mène la rébellion sur leur sol.

Le mois dernier, la nouvelle défaite infligée par les mêmes forces kurdes à l'EI à Tall Abyad a nourri leurs craintes de voir émerger une région autonome kurde.

Cette progression des Kurdes et la perspective d'un regain d'activité de l'EI à sa frontière ou sur son sol pour s'y opposer ont contraint les autorités turques à revoir leur politique dans la région. Depuis plusieurs semaines, elles ont déployé d'importants renforts militaires et évoqué l'hypothèse d'une opération armée en Syrie.

"Jusque-là, la Turquie essayait d'utiliser l'EI pour lutter contre le régime de Bachar al-Assad et comme un moyen de contenir l'influence des Kurdes. Mais les récents développements ont changé la donne, explique Sinan Ulgen, du Centre d'études internationales et économiques (Edam) d'Istanbul.

"Aujourd'hui, ses dirigeants se sont rendu compte qu'ils n'obtiendraient aucun soutien de leurs alliés pour contenir les Kurdes s'ils ne répondaient pas à leurs sévères critiques en matière de lutte antijihadiste", ajoute-t-il.

La rhétorique officielle a donc changé. Le porte-parole de la diplomatie turque Tanju Bilgiç a récemment qualifié l'EI de "menace importante pour la sécurité de la Turquie".

Les autorités affirment aussi être passées à l'acte. Depuis janvier, plus de 500 personnes liées au groupe islamiste ont été interpellées, dont une centaine condamnées à des peines de prison ferme. Elles ajoutent avoir expulsé depuis la fin de l'année dernière plus de 1.500 candidats étrangers au "jihad".

Mais malgré ces chiffres, l'engagement d'Ankara nourrit encore pas mal de scepticisme.

"Ce n'est pas un changement de fond, mais uniquement de circonstances", juge une source occidentale proche du dossier. "Les récentes arrestations n'ont visé que du menu fretin et elles ont précisément lieu alors que les Américains font pression sur les Turcs pour les impliquer davantage dans la lutte contre Daesh", note-t-il.

La semaine dernière, de hauts responsables américains, dont l'ex-général John Allen en charge de coordonner la coalition anti-EI, ont visité Ankara.

"Les Etats-Unis sont très déçus par la Turquie", résume Max Abrahms, membre du Conseil sur les relations étrangères, un influent think tank américain, "le changement de la politique turque est bienvenu, mais il est insuffisant et arrive trop tard".

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