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17/07/2015 00:45 EDT | Actualisé 16/07/2016 01:12 EDT

Entre crise et ressentiment contre Berlin, la double tristesse des Allemands de Grèce

"Parfois, mes amis m'appellent Madame Merkel"... Epuisés par la crise, désarmés face à la montée du ressentiment contre Berlin, les Allemands de Grèce donnent dans l'humour, souvent noir, pour oublier leur double tristesse.

Ils et elles sont unanimes: les critiques violentes en Grèce contre une Allemagne accusée de mettre le pays sous tutelle restent à de rares exceptions près cantonnées aux pancartes des manifestations, aux Une des journaux.

"Je n'ai jamais été personnellement pris à partie", assure René Lammer, pasteur de la communauté évangélique allemande d'Athènes depuis cinq ans.

Il s'est, avec des compatriotes, mêlé à la foule sur l'emblématique place Syntagma le soir du 5 juillet, après la victoire massive du non à l'austérité (61%) lors d'un référendum. "C'était en quelque sorte le paroxysme de la critique contre l'Allemagne. Les gens ont bien compris que nous étions Allemands, mais tous ont été très amicaux."

Jan Hübel, cofondateur d'un hebdomadaire en langue allemande sur la Grèce, diffusé depuis Athènes, livre le même témoignage: "Si je n'avais pas lu les journaux grecs, je n'aurais rien ressenti du problème".

Il y a une dizaine de jours, la Fédération allemande du tourisme (DRV) signalait que les Allemands continuaient à se rendre en masse en Grèce. La chambre de commerce et d'industrie gréco-allemande assure quant à elle que les appels au boycott de produits allemands sur certains réseaux sociaux restent jusqu'ici "sans effet".

"Si on me parle de la politique allemande, c'est sur le ton de la blague. Parfois mes amis grecs m'appellent Madame Merkel pour se moquer", raconte Ursula-Katharina Papajoannou. Propriétaire d'une agence immobilière dans le sud de la Grèce, mariée à un Grec, vivant dans le pays depuis 25 ans, elle représente une population allemande souvent très intimement assimilée.

- Mais je n'ai plus de clients -

La statistique la plus récente a été établie par l'OCDE, qui estime le nombre d'Allemands installés en Grèce en 2010/2011 à une centaine de milliers.

Alexandra Konstantopoulou, commerçante ayant la double nationalité, se réfugie derrière l'humour noir: "Est-ce que les clients me disent quelque chose (à propos de l'Allemagne)? Mais je n'ai plus de clients."

Propriétaire depuis plus de 25 ans d'une librairie allemande dans un quartier huppé d'Athènes, elle reconnaît qu'"il y a parfois des passants qui, en voyant que c'est un magasin allemand, râlent sur l'Allemagne, sur Merkel. Je ne le prends pas au sérieux, et c'est très rare".

Pour ces Allemands et Allemandes de Grèce, la désastreuse situation économique, les restrictions bancaires et financières sont plus préoccupantes que les tensions diplomatiques.

Même si Jan Stuebel avoue sa "tristesse" face aux débordements dans la presse, entre caricatures de dirigeants allemands en nazis côté grec, et diatribes anti-grecques du tabloïd Bild côté allemand.

Christiane Wulff, dentiste qui vit en Grèce depuis 1981, échelonne les paiements de ses clients, s'arrange avec des versements de 20, 50 euros. "J'ai plusieurs mois de loyer de retard" pour le cabinet, souffle cette quinquagénaire, qui imagine déjà aller travailler une partie de l'année comme salariée en Allemagne.

"Notre communauté, ce sont beaucoup de couples binationaux, plutôt âgés et conservateurs, qui soudain s'aperçoivent qu'ils pourraient tomber dans la pauvreté face à un coup dur, un pépin de santé", explique M. Lammer.

Le pasteur dit avoir organisé le départ pour l'Allemagne d'un couple de retraités en situation précaire, quitte à le déraciner. "Là bas, ils auront une couverture sociale".

"Il n'y a aucune confiance dans l'évolution de l'économie, comment pourrions-nous en avoir?", demande Mme Papajoannou.

Alexandra, la libraire, refuse de tout peindre en noir: "Ma famille en Allemagne me demande s'ils doivent m'envoyer des colis. Mais je n'ai besoin de rien" affirme-t-elle dans sa boutique un peu défraîchie, entre piles de manuels d'allemand et cahiers de coloriage.

M. Lammer veut encourager la "réconciliation". "Les Allemands doivent se souvenir que la Grèce aussi a accepté d'effacer leurs dettes après la Seconde guerre mondiale, et prendre conscience du mal qui a été fait dans ce pays pendant l'occupation allemande. Pour les Grecs, c'est une plaie ouverte", dit-il, appelant ses compatriotes à "un peu plus d'humilité".

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