NOUVELLES
07/07/2015 08:57 EDT | Actualisé 07/07/2016 01:12 EDT

Pour la Russie, la tentation d'aider la Grèce et d'infliger un camouflet à Bruxelles

A bonne distance du tumulte qui secoue l'Europe après le non au référendum en Grèce, le géant russe observe, consulte. Et réfléchit: doit-il apporter son soutien direct à Athènes et infliger un camouflet à Bruxelles avec qui ses relations sont déjà au plus bas sur fond de conflit ukrainien?

Au lendemain du référendum qui a vu 61% des Grecs rejeter les propositions des créanciers d'Athènes, le Premier ministre grec Alexis Tsipras avait appelé Vladimir Poutine.

Le président russe lui a exprimé son "soutien au peuple grec" et discuté "de plusieurs questions liées au développement de la coopération russo-grecque".

"Tsipras a besoin de deux à trois milliards d'euros pour rouvrir au plus vite les banques grecques: c'est pour ça qu'il a appelé Poutine", estime Alexandre Baounov, chercheur au Centre Carnegie à Moscou et ancien diplomate russe en poste à Athènes.

Mais le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, affirme que la Grèce, membre de l'UE et de l'Otan, n'a pas "demandé l'aide" de Moscou, dont M. Tsipras n'a eu de cesse de se rapprocher depuis son arrivée au pouvoir en janvier.

En l'espace de trois mois, le Premier ministre grec s'est en effet déjà rendu deux fois en Russie, un rapprochement qui a culminé avec la conclusion le 19 juin d'un accord de principe estimé à deux milliards d'euros sur la prolongation d'un gazoduc russe en Grèce.

Un rapprochement également facilité par l'orthodoxie, la religion dominante des deux pays, soulignent les experts.

La Russie pourrait avoir envie d'aider la Grèce, mais en a-t-elle les moyens ? La fragilité de son économie, en récession à cause des sanctions occidentales prises à son encontre dans le cadre du conflit ukrainien et la chute des prix du pétrole, est l'une des raisons de la position attentiste de M. Poutine, souligne M. Baounov.

La crise grecque n'est d'ailleurs "pas une bonne nouvelle économique" pour la Russie: les marchés, paniqués face à un éventuel Grexit, ont fait chuter le rouble à l'approche du référendum grec, a remarqué mardi le ministre russe de l'Economie, Alexeï Oulioukaïev.

Ce dernier a également annoncé que la question du financement de la Grèce par les pays BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud) réunis pour leur sommet annuel à Oufa, en Russie, n'était pas envisagée.

"Quel serait l'intérêt de donner de l'argent aux Grecs alors que nous sommes nous-mêmes en pleine crise économique? D'autant plus qu'ils n'ont pas beaucoup d'influence sur la politique européenne", rappelle M. Baounov.

- 'Opportunisme malveillant' -

La Russie a par ailleurs été échaudée par le vote grec en faveur du renouvellement des sanctions européennes contre la Russie, quelques jours à peine après l'appel à Saint-Pétersbourg d'Alexis Tsipras à mettre fin à leur "cercle vicieux".

Le président russe "est un pragmatique, pas un idéaliste. Avant de donner de l'argent à Athènes, il se demande si ça va aider la Russie. Et pour l'instant, il pèse encore le pour et le contre", affirme M. Baounov.

En finançant Athènes, Moscou pourrait avoir comme dessein de renforcer son avantage politique, estiment les experts pour qui le non grec profite à la diplomatie russe sur des fronts inattendus.

"Les diplomates vont pouvoir dire aux Européens: vous ne réussissez pas à régler la crise grecque, alors comment pouvez-vous espérer régler celle en Ukraine, un pays qui a, en plus, un conflit armé?", lance M. Baounov.

C'est également la preuve que "l'Union européenne est un ensemble fragile, comme l'a toujours perçu Moscou. La Grèce est une ligne de faille que le Kremlin va exploiter", prévient-il.

Pour James Nixey, expert de la Russie au centre de réflexion Chatham House, Moscou n'a pas de stratégie à long-terme pour la Grèce mais agit avec un "opportunisme malveillant".

"Ce que Moscou compte faire avec la Grèce, c'est de profiter de l'occasion pour se faire un ami", relève-t-il. Pour autant, "la Russie est opportuniste mais n'est pas omnipotente", signale l'expert.

"Tout est bon pour faire pression sur Bruxelles", souligne l'analyste Sergueï Karaganov, de la Haute école d'Economie, rappelant que de son côté, M. Tsipras utilise Moscou comme épouvantail lors des négociations avec ses créanciers européens.

Un "jeu de maîtres-chanteurs", conclut le quotidien financier russe Vedomosti. "C'est à qui exercera le plus gros chantage sur l'UE: Tsipras avec nous, nous avec lui", révèle un diplomate russe dans ses colonnes.

all/kat/st