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28/06/2015 00:15 EDT | Actualisé 27/06/2016 01:12 EDT

Au Sri Lanka, les veuves de guerre placent leurs espoirs dans le nouveau président

Mises au ban de la société, sans ressources et contraintes à la prostitution depuis la fin de la guerre civile en 2009, les veuves tamoules de la guerre au Sri-Lanka espèrent que le nouveau président offrira à leur famille un avenir meilleur.

Des milliers de femmes qui avaient fui les combats dans la péninsule de Jaffna (nord), le berceau de la minorité tamoule, ont réalisé à leur retour qu'elles n'étaient pas les bienvenues, même sur leur terre natale.

"Les veuves sont méprisées dans notre société", explique Baskaran Jegathiswari, 50 ans, qui a perdu son mari dans un bombardement militaire en février 2009.

"Les gens nous prennent de haut. Ils pensent que nous portons malheur", explique-t-elle en tentant de retenir ses larmes, dans son village d'Achchuveli, dans la péninsule de Jaffna.

Ces femmes dont les maris ont été tués ou sont officiellement portés disparus suivent attentivement les projets du président Maithripala Sirisena, entré en fonction en janvier sur la promesse de "soigner les coeurs et les esprits brisés".

Selon les statistiques officielles, 27.000 femmes sont veuves à Jaffna, où eurent lieu l'essentiel des combats, mais des politiques locaux jugent ce chiffre sous-estimé.

"Je ne peux imaginer reconstruire ma vie", dit Evin Selvy qui peine à nourrir sa famille avec ses 500 roupies par jour (3,80 USD) gagnés comme journalière. "Mais j'espère que le gouvernement offrira un avenir meilleur à mes trois filles".

A son retour en 2009, Selvy a trouvé son village et sa maison en ruines. Elle et son mari avaient fui en 1990 juste avec quelques affaires avant que son époux ne trouve la mort dans les derniers mois de la guerre.

Elle vit désormais avec ses filles dans une cabane érigée juste à côté de leur maison partiellement reconstruite grâce à des fonds indiens pour les victimes de guerre. Mais elle ne dispose pas des 200.000 roupies nécessaires pour l'achever.

- 'Faveurs sexuelles' -

Au moins 100.000 personnes ont été tuées pendant la guerre entre 1972 et 2009, qui s'est achevée par l'écrasement de la rébellion tamoule par l'armée.

Des milliers de gens sont toujours portés disparus, en particulier des rebelles présumés tombés aux mains de l'armée ou qui s'étaient rendus.

Leurs veuves se sentent vulnérables et sont fréquemment victimes d'agressions par des membres de leur communauté. D'autres sont ostracisées par une société hindoue très conservatrice.

"Le conflit armé a fini en 2009 mais un nouveau conflit social a débuté. Les jeunes veuves de guerre sont les plus vulnérables", dit un travailleur social engagé auprès d'elles.

Beaucoup peinent à trouver un emploi ou à joindre les deux bouts, ce qui les oblige à se prostituer, selon un autre travailleur social, Dharshini Chandiran.

"Les veuves occupent une place peu enviable dans notre société", abonde Christine Manoharan, qui anime un groupe de soutien pour 1.700 veuves. "Les hommes nous demandent des faveurs sexuelles. Nous n'avons aucune sécurité", témoigne cette femme de 34 ans, elle-même veuve.

Plusieurs ont raconté à l'AFP que même des amis de leur famille tentaient de profiter de leur faiblesse en réclamant des rapports sexuels en échange d'une aide. Certaines racontent avoir reçu des avances dans les transports publics.

Des membres prétendument bien intentionnés de la communauté tamoule leur proposent de se remarier pour leur donner une certaine sécurité, ajoute Mariarosa Sivarasa, qui lutte pour les droits des femmes.

D'autres sont embarquées par des criminels pour se prostituer dans les grandes villes, rapporte Ananthi Sasitharan, membre du Conseil de la province du nord.

Elle dit cependant à l'AFP être optimiste sur les perspectives ouvertes par l'arrivée de Sirisena au pouvoir: "il s'affiche en homme simple. J'ai l'impression que l'on pourrait l'appeler directement pour discuter d'un problème".

- Déplacements facilités à Jaffna -

Le gouvernement a commencé à restituer des terres aux familles du Nord dont les propriétés avaient été saisies par l'armée pendant la guerre.

Sirisena a aussi promis une enquête sur les accusations d'atrocités commises pendant les derniers mois des combats, en particulier sur la mort de milliers de civils et les violences sexuelles commises par des soldats.

Son prédécesseur, Mahinda Rajapakse, au pouvoir pendant dix ans, avait refusé toute enquête, assurant qu'aucun civil n'avait été tué. Il lui a été reproché de ne pas être parvenu à réconcilier minorité tamoule et majorité cinghalaise.

Depuis l'arrivée au pouvoir de Sirisena, la population de Jaffna peut circuler plus facilement depuis la péninsule, où un immense effort de reconstruction a été entrepris après-guerre.

Les services de renseignement ont cessé de harceler les veuves qu'ils soupçonnaient d'être toujours en lien avec les derniers rebelles.

Mais le chemin des veuves pour retrouver leur dignité s'annonce encore long. "Nous pensons que le nouveau président veut faire bouger les choses", dit Sivarasa, mais après des décennies de souffrance, un changement rapidement s'annonce peu probable.

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