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25/06/2015 00:45 EDT | Actualisé 24/06/2016 01:12 EDT

En Russie, une poignée d'opposants tente de prouver l'ingérence du Kremlin en Ukraine

Seul dans son appartement moscovite, Rouslan Leviyev parcourt le contenu de son ordinateur: photos de tombes fraîchement creusées, messages sur les réseaux sociaux, interviews de familles de militaires. Autant d'éléments qui prouvent selon lui la présence de soldats russes en Ukraine.

Ce Russe de 28 ans est l'un des quelques militants de l'opposition en Russie qui se consacrent à réunir des informations éparpillées sur Internet dans le but de convaincre leurs concitoyens que le Kremlin mène une guerre qui ne dit pas son nom dans l'Est séparatiste ukrainien.

"Notre travail est important car les retombées de cette guerre vont encore affecter le peuple russe pour longtemps", explique à l'AFP ce monteur vidéo indépendant. "Elle va toucher non seulement notre génération, mais aussi celle de nos enfants et de nos petits-enfants. Il est crucial que cette guerre s'arrête car plus elle dure, plus son impact sera négatif", juge-t-il.

Pour l'aider dans son travail d'enquête, Rouslan peut compter sur une équipe de cinq personnes. Des limiers qu'il a recrutés sur les réseaux sociaux pour parcourir chaque jour le web à la recherche de preuves, qu'il diffuse ensuite sur Twitter ou dans des rapports qu'il rédige et met en ligne.

Moscou a toujours catégoriquement démenti la présence de ses troupes régulières en Ukraine. Malgré la multiplication des preuves dans les médias, la Russie ne concède que la présence de "volontaires" russes partis combattre de leur propre initiative.

Les médias publics russes, et notamment les chaînes de télévisions, s'en tiennent, elles, fermement à la ligne défendue par le Kremlin: une guerre civile initiée et alimentée par les Occidentaux est en cours.

"Nos adversaires -- ceux qui prétendent que ces troupes n'existent pas -- ont bien plus de pouvoir et de ressources que nous", reconnait le militant. Pour Rouslan, les éléments prouvant l'ingérence de l'armée russe chez son voisin sont accablants. Le mois dernier, il s'est rendu à ses frais dans plusieurs villes de Russie afin d'enquêter sur les mystérieuses funérailles de trois soldats des forces spéciales qu'il soupçonne d'avoir été tués en Ukraine.

Pour lui, l'armement moderne des rebelles, leurs soudaines victoires sur le champ de bataille l'été dernier et en février ainsi que les confessions de soldats russes présumés capturés dans le Donbass sont autant de preuves des mensonges du Kremlin.

- 'Propagande efficace et massive' -

Mais les militants comme Rouslan ont beau diffuser leurs preuves sur Internet, la plupart des Russes restent sourds à leurs arguments. Dans un récent sondage publié par le centre indépendant Levada, seul 20% de la population estime que des soldats russes sont déployés en Ukraine.

Près de trois-quarts de la population reconnaissent que des Russes combattent dans les rangs des séparatistes ukrainiens, mais les considèrent comme des volontaires, qui combattent par conviction et non pas pour de l'argent ou sous injonction militaire.

Vladimir Poutine, qui a reconnu que ses troupes étaient intervenues dans l'annexion de la Crimée en mars 2014 après l'avoir dans un premier temps nié, explique pour sa part que des milliers de soldats russes ne pourraient tout simplement pas combattre dans l'Est de l'Ukraine au nez et à la barbe du monde entier.

"La propagande est si efficace et si massive que la censure éradique toute autre source d'information", estime Lev Goudkov, le directeur du centre Levada.

Déjà confrontés à une difficile bataille pour faire entendre leur voix, les militants doivent désormais faire avec un nouveau décret présidentiel signé en mai qui classe comme secret d'État les décès de militaires russes survenus lors d'"opérations spéciales" en temps de paix.

Si le Kremlin se défend de tout lien entre ce décret et les événements en Ukraine, les militants craignent qu'il ne serve à pénaliser toute personne qui révélerait des informations sur la mort de soldats russes en Ukraine.

"Les autorités considèrent toute information alternative comme une menace pour le régime, c'est pour cela qu'ils réagissent si violemment", affirme la militante de l'opposition Olga Chorina.

En mai, elle a participé à la publication d'un rapport basé sur le travail d'enquête réalisé par l'opposant Boris Nemstov avant son assassinat. Ce rapport, qui prouve selon ses auteurs la mort de nombreux soldats russes en Ukraine, peut désormais tomber sous le coup du décret présidentiel.

"Le décret n'a pas encore été mis en application, mais il peut l'être à tout moment. Oui, la situation est devenue plus dangereuse pour nous", regrette-t-elle.

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