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19/06/2015 10:30 EDT | Actualisé 19/06/2016 01:12 EDT

Turquie: les partis prêts à entrer dans le vif des tractations de coalition

Les couteaux sont tirés, les arguments affûtés, les lignes rouges tracées. Deux semaines après les législatives, les grandes manoeuvres pour la formation d'un gouvernement de coalition vont enfin débuter en Turquie, et elles s'annoncent particulièrement agitées.

Après treize ans d'un règne sans partage, le revers subi par le parti du président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan a replongé le pays dans une ère qu'il croyait révolue. Le Parti de la justice et du développement (AKP) privé de majorité absolue, revoici le temps des apartés, des rumeurs et des revirements.

Les résultats officiels proclamés jeudi, M. Erdogan doit donner le coup d'envoi officiel de ces tractations la semaine prochaine en confiant formellement au Premier ministre sortant et chef de l'AKP, Ahmet Davutoglu, la tâche de former un nouveau cabinet.

Sans attendre, tous les protagonistes ont posé leurs conditions à une alliance. Et à entendre leurs propos de la semaine, elles semblent inconciliables.

Crédité de 40,6% des voix et de 258 des 550 sièges de députés, l'AKP s'est dit prêt à offrir un strapontin gouvernemental à tout "partenaire honnête et sincère". "Notre priorité est de tout faire pour une coalition", a assuré M. Davutoglu.

Mais dans l'opposition, les candidats ne se sont pas bousculés. En tout cas pour l'instant.

Le 7 juin, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate) a obtenu 25,1% des voix et 132 députés et le Parti de l'action nationaliste (MHP, droite) 16,4% et 80 sièges. Quant au Parti démocratique des peuples (HDP, prokurde), il a réussi une performance historique avec 12,9% des suffrages et 80 députés.

Adversaire numéro 1 de l'AKP, le chef du CHP Kemal Kiliçdaroglu a clairement marqué sa préférence pour une alliance des trois partis de l'opposition et a même proposé d'en confier la tête au MHP. "Formons un gouvernement ensemble. Et soyez-en le Premier ministre", a-t-il lancé vendredi dans le quotidien Hürriyet.

Le président du MHP, Devlet Bahçeli, a par avance rejeté l'idée d'un tel bloc, jugeant impossible tout accord avec le HDP, favorable à la poursuite des discussions de paix avec la rébellion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

- 'Propos tactiques' -

"Comment pourrions-nous participer à un bloc incluant la vitrine politique d'une organisation terroriste ?", a tranché M. Bahçeli.

Le dirigeant ultranationaliste s'est montré tout aussi intransigeant sur une alliance avec l'AKP. "Si le processus de paix (kurde) est arrêté, les responsables du scandale de corruption de 2013 poursuivis et si Erdogan n'excède pas de ses prérogatives, alors nous pourrons envisager une coalition avec l'AKP", a-t-il dit.

Autant de préalables difficiles à accepter pour le parti au pouvoir, à commencer par un effacement politique du chef de l'Etat. "Tout ce qui vise la présidence ou le président nous vise aussi", a tonné M. Davutoglu, "nous ne le tolérerons pas".

Quant au parti kurde HDP, il a lui écarté tout rapprochement avec l'AKP ou le MHP.

Malgré cette cascade de propos péremptoires, les commentateurs turcs sont persuadés que les négociations aboutiront. Par obligation.

"Toutes les déclarations que l'on entend ne sont que des propos tactiques, destinés à renforcer les positions avant les discussions", analyse le politologue Sinan Ulgen, du Centre d'études internationales et économiques (Edam) d'Istanbul. "Mais on aboutira à une coalition, même de courte durée, car il n'y a pas d'alternative".

Si aucun gouvernement susceptible de réunir le soutien de la majorité du Parlement n'est formé dans un délai de 45 jours, M. Erdogan peut convoquer des élections anticipées. Un scénario que les quatre partis semblent vouloir éviter à tout prix.

"Après une campagne coûteuse et épuisante, les partis et les nouveaux élus sont réticents à l'idée de retourner aux urnes. Et ils ne voudraient pas en être tenus pour responsables", pronostique Inan Demir, économiste à la Finansbank, "je pense qu'ils essaieront de former un gouvernement jusqu'à la dernière minute".

Une perspective qui ne réjouit guère les milieux économiques et financiers, qui détestent l'incertitude. Cette semaine, le président de l'association des chambres de commerce (TOBB) Rifat Hisarciklioglu a prié les partis d'aboutir "aussi vite que possible".

pa/ia